La fin des anniversaires

Un anniversaire.

Autant enfants, nous adorions nous rendre aux célébrations de nos copains, champomy, gâteau au chocolat, fraises tagada, youpi houpla. A l’adolescence et durant nos folles années étudiantes, nous écrémions les boîtes de nuit. Il fallait ABSOLUMENT finir à sept heures du matin a minima, même si vous ressentiez la joie et l’entrain d’un rat mort lors de ce fameux évènement. Même si vous aviez la grippe, même si vous ne vouliez pas boire. Glisser les clefs dans sa serrure à deux heures n’était synonyme que de deux choses : soit la soirée s’avérait être franchement ratée, soit vous écopiez de la casquette d’amis de la pire espèce car vous n’aviez pas attendu les six heures pour voir Paul se déhancher avec ferveur sur « Alexandrie, Alexandra« . Bon nombre de copains m’ont conspuée pour m’être enfuie, plus ou moins lâchement, plus ou moins officiellement de leurs soirées infernales. Personnellement, mon amour pour mon lit et ma capacité à m’ennuyer assez vite ont toujours balayé rapidement les potentiels scrupules que je pouvais ressentir.

Plus nous approchons de la trentaine, plus nous nous insérons dans la vie active, plus les gens autour de nous mutent et évoluent. A part une poignée d’irréductibles teufeurs, vous remarquerez un glissement dans les us nocturnes de votre entourage. On ne boit plus un alcool fort et pur ou de la piquette type « pelure d’oignon ». On ne se rabat plus sur un cocktail ou une pinte de mauvaise blonde. Maintenant, on savoure un verre de vin ou une bière belge. Et là, commence le problème.

Non contents de refuser de célébrer leur anniversaire chez eux pour les bourses menues de leurs ami.e.s sans emploi, nos proches souhaitent désormais découvrir les « pépites » des arrondissements parisiens. « Mais si, tu sais, ce petit troquet adorable !« 

Déjà. Qui arrive à caser « troquet » dans une phrase sans être expert au scrabble ou sans vouloir se la raconter ?

Au final, il s’avère que ce « troquet » n’est autre que la plus vaste arnaque de la vie nocturne parisienne. Il se trouve dans une zone profondément reculée d’un des nouveaux quartiers coqueluches, coincé entre le repère des bobos et l’endroit encore un peu ghetto où il ne fait pas bon marcher seule en jupe le soir, passé une heure du matin. Le no man’s land de la night en quelque sorte. Bien évidemment, ce troquet sera situé juste à côté du domicile du birthday-boy ou de la birthday-girl et à des années-lumières de votre propre appartement. C’est un anniversaire, il faut bien tester la motivation (ou non) des invités.

Il est bon de préciser à mon aimable lectorat que Monica dans Friends reste, envers et contre tout, ma déesse devant l’éternel. Le bazar certes, la saleté non. Je ne m’attends donc pas à ce que tout soit rutilant et nettoyé par les oiseaux de Blanche-Neige lorsque je me rends dans un bar mais juste au minimum syndical. Soit une odeur qui n’évoque pas la caverne d’une tribu d’ours et de fennecs en pleine hibernation depuis plusieurs mois. Pas de cafards se baladant nonchalamment sur le comptoir. Pas de toilettes qui débordent de pisse ou autre réjouissance dès 21 heures. Pas de punaises de lit dissimulées dans les ressorts d’un vieux fauteuil.
Il faut croire que la décence nuit à la réputation de convivialité : le « troquet » ne brille pas par sa propreté, ni sa décoration. Les tenanciers jouent sur une ambiance « à la bonne franquette », façon Thénardier.

L’absence de luminosité dans ce genre d’endroit (une ampoule pour 50 mètres carrés au bas mot) reste bien évidemment pour que l’on ne remarque pas le degré d’ignominie dans lequel vous êtes prêts à vous vautrer. Maniaque et paranoïaque sur les bords, celui qui me fera ramener le diable dans mes draps n’est pas encore né. Le lieu est donc sale. Je me tiens donc debout.

Parlons donc maintenant du service. Les Thénardiers sont très souvent issus d’une reconversion professionnelle, « à la recherche de sens dans leur métier, nous voulions donner du bonheur aux gens« . Jusque là, rien de bien choquant sous le mauvais néon du bar. Qui suis-je pour juger après tout, j’ai bien songé à faire infirmière l’espace d’une semaine tellement la communication me laissait perplexe et désespérée. Me dire que je touchais plus mensuellement qu’un enseignant, une aide-soignante ou un agriculteur me donnait envie d’hurler. Tant que l’on ne fait pas de « catch-up », de « meeting », de « to-do list », de « social media plan » et qu’on ne passe pas six heures dans une salle de réunion pour choisir la couleur d’une fleur sur le packaging d’un gel douche (véridique), personne ne comprend la vacuité de nos métiers. Mais j’y reviendrai plus longuement.

Les Thénardiers, anciens communicants (tiens donc, comme on se retrouve !), traders, auditeurs, fiscalistes, ingénieurs, tous ces métiers de bureau ont donc racheté ce local miteux et en ont fait un nouveau monde. Oscillant entre une proximité dérangeante (« salut la belle, je te sers quoi ») et une absence de chaleur humaine (« vous voulez quoi »), ils restent pour moi insupportables devant l’éternel.
L’amabilité ne fait pas partie du service, le conseil non plus. Même armée de ma plus belle répartie et de ma bonne humeur légendaire, les dérider restera plus difficile que de faire sourire la Boule dans Fort Boyard.

La liste d’une quinzaine de bières est écrite d’une main tremblante à la craie sur un tableau dont les premiers jours remontent à bien longtemps ou sur des cartes collantes comme du papier tue-mouche. Houblon sur le pichet, la bière la moins chère coûte a minima 8 euros en happy hour. Et bien évidemment, ils ne prennent la carte bleue qu’à partir de quinze euros…
Nous arrivons, ici, à une autre problématique de ces fameux troquets. La bière proposée n’est en soit pas exceptionnelle, servie dans des verres sales qui plus est et elle reste surtout prodigieusement chère. Huit euros pour une pinte (un bar du vingtième arrondissement proclamait « pinte » 40 centilitres, pour continuer à mériter sa médaille de record mondial de l’escroquerie) alors que certains bouges de la capitale proposent le même sésame pour 4 balles.
La carte des plats préparés reste également source de grand mystère : on nous vend du fait maison et des créations originales. N’est pas Lignac qui veut mais à ce que je sache, les rillettes de thon, une planche de charcuterie et des frites peuvent être réalisés par tout un chacun. Les prix, une fois de plus, me sidèrent et je ravale ma commande.

Je suis donc debout, je refuse de laisser mon sac posé sur le sol, je tiens dans mes mains une mauvaise bière tiède, mon ventre crie famine et le Thénardier me fixe d’un air torve. La seule différence entre la mauvaise boîte de mes 18 ans et ce bar du vingtième arrondissement sera l’absence d’acouphène le lendemain matin.

« T’as vu, c’est sympa hein ? C’est pas trop mignon ce troquet ?« 
J’hoche poliment de la tête mais quiconque me connaît sait que je conspue joyeusement cet endroit. Mon ex m’aurait enguirlandé à base de « tu ne comprends pas l’importance et le charme du lieu, c’est à la bonne franquette, les gens sont simples, toi alors« .
Mes excuses, j’ai passé ma soirée dans la hutte de Gollum et j’aurai dû être ravie.

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