La fin des gueules de bois « agréables »

Je n’ai jamais été une grande teufeuse, un de ces piliers de bars devant l’éternel qu’il neige, qu’il vente ou qu’il canicule. Pourtant, j’aime la fête, rencontrer des gens, danser, rire, l’euphorie et l’allégresse générale provoquées par les rassemblements. Toujours la première à aller bootyshaker avec plus ou moins de grâce, à taquiner vertement des inconnus, à engager la conversation sur des sujets plus ou moins sérieux.

Mais, avouons-le, soyons honnête que diable : j’ai toujours été une petite nature et une maniaque du contrôle. Naïve en plus : à la vision d’un homme sortant de sa poche un sachet de cocaïne, ma première réaction ne fut autre que « pourquoi il se balade avec autant de sucre en poudre ? Une tendance à l’hypoglycémie ?« 
Désespérante, je vous dis.
De toute manière, mon foie me fait déjà la tête si j’abuse des sushis et si je ne marche pas plus d’une heure par jour. Accessoirement, je suis odieuse si je ne dors pas mon quota d’heures et j’apprécie trop mes proches pour qu’ils me blacklistent ou atterrissent en prison pour meurtre.

En revanche, quand je décide de faire la fête, je la fais bien et surtout pas dans les moments les plus adéquats. Boire un peu trop un lundi soir avec un évènement le lendemain, rentrer à sept heures le jour de l’anniversaire de ma mère, faire une nuit blanche avant un barbecue peuplé d’enfants et d’inconnus, boire du très très mauvais rosé le ventre vide et en pleine canicule, ce qui m’amène quelques rares fois à ouvrir un oeil et me dire « oh oh oh… Qui est cette personne qui ronfle à toute berzingue et transpire allègrement dans mes draps propres ? Qui s’agrippe à moi comme la misère sur le pauvre peuple ? « … Comme si, inconsciemment, la gueule de bois du lendemain se devait de m’être doublement pénible. Mazochisme ou refus de la facilité et de la demi-mesure, je n’ai pas encore tranché.

Sauf que, hélas, triple hélas, j’ai 28 ans : l’âge où mes excès de la veille commencent à me faire payer chèrement mes lendemains de débauche. La joie ressentie la veille devient un dixième de la haine que j’éprouve à mon égard le lendemain matin. Ma tête tressaute sous l’impact d’une famille piverts qui a décidé d’y établir domicile et de battre le rythme de Mambo 5 de Lou Bega. Ou est-ce la conscience et le sens des responsabilités qui réintègrent mon crâne après l’avoir déserté la veille et cela doit se faire obligatoirement dans la douleur pour que je comprenne bien ?

Vingt-huit ans sur le passeport, ressenti soixante-dix.

Je passe donc un dimanche dans mon lit de souffrance, à détester la terre entière : le mauvais alcool ingéré la veille, le voisin du dessus qui passe l’aspirateur, la bouteille d’eau située à trois mètres et non au pied de mon lit, le Doliprane qui ne fait pas effet, ma carte bleue qui ne s’est pas bloquée d’elle-même après la cinquième pinte, comme mon portable d’ailleurs vu les messages envoyés par dizaine à tout mon répertoire. L’orthographe y est douteuse et aléatoire, l’expression des sentiments beaucoup trop honnête et artistique. Mais bon, je survivrai à tout cela si l’enfer n’était pas les autres. Les mêmes que tu adores en temps normal : tes amis et les hommes célibataires.

Il y a le copain qui t’a poussé à boire en sa compagnie et qui est frais comme un gardon (« ah non non, je reviens d’un footing« ), l’autre moralisateur qui te juge froidement et presque avec mépris (« tu sais que tu ne tiens pas l’alcool, on a passé l’âge pour ce genre de choses, sois une adulte ! « ), le faux journaliste qui a déjà publié sur tous les réseaux tes frasques de la veille (« tu ne voulais pas que je poste la vidéo de toi en train de draguer le vigile ? Ni celle où tu danses sur la table ? »), le radin à qui tu as payé tous ses coups et où la totalité des verres offerts n’atteint pas le chèque glissé pour son mariage (« attends, je te fais pas de Lydia, pour moi tu offrais !« ).
Et enfin, la personnalité que j’exècre le plus reste, envers et contre tout, celle qui a décidé de venir crécher chez toi, profitant de ton état d’ébriété avancé pour s’incruster tout en douceur. « Le Uber coûtera moins cher, je peux pas te laisser seule comme cela« .

Si, si, laisse moi seule. Fous-moi la paix. Je ne suis plus à cinquante euros près sur mon découvert.

Les lendemains de cuite restent des épreuves de Koh Lanta sous pneumonie ; il m’est insupportable d’ouvrir un oeil, de devoir faire face à ma déchéance mais également à un être vivant où je vais devoir me cogner de la conversation.
Car, que cette personne vive le même état lamentable que toi ou non, elle parlera et voudra échanger. Elle a élu domicile dans tes draps pour la nuit, tout de même, abusant de ta faiblesse et du troisième shot de tequila. Il ne faudrait pas qu’elle passe pour mal aimable, en plus d’arborer la casquette de personne vénale !
Car opportuniste, elle l’est. Elle laissera peut-être même glisser les heures, se fera inviter pour le café, le déjeuner, prendra une douche et exigera de manière détournée, pour certains aux dents longues, un coït.

Plus je vieillis, plus je perds mon tact et plus je sais ce que je veux. Moins la patience et les convenances me forcent à ravaler ma verve, à ne plus flatter l’égo du mâle ou de mes proches.
Si je n’ai pas réussi la veille à me débarrasser du  nuisible, soit frontalement soit en l’ignorant, le lendemain de cuite achève de brûler aux lance-flammes ma patience.
Pensée émue pour l’un d’entre eux, qui, s’était octroyé une longue douche et s’était essuyé avec ma serviette embaumant la lessive.

« Tu la mets au sale, merci., avais-je réussir à marmonner depuis ma tanière.
– Oh, bah… On a passé la nuit ensemble quand même.

Que sous entends-tu petit homme ? Que t’être vautré dans mon lit propre et avoir tenté de poser tes paluches sur moi t’octroyait le privilège de conserver une serviette à mon domicile ?

– Ne t’inquiète pas, je changerai les draps aussi. »

Il y a des têtus ou des simples d’esprit en ce bas monde et on les repère au lendemain d’ivresse. La personne ne se barre pas, même en étant le plus sèche et odieuse possible, à ne lui adresser la parole que par monosyllabe. Ils nous poussent en soit à la franchise frôlant l’impolitesse pour cacher un secret honteux, celui que nous connaissons tous : le secret du lendemain de soirée, celui de l’abus de spiritueux.
Car la seule chose que je souhaite du plus profond de mes tripes, c’est de les vider au plus vite. L’alcool fait son oeuvre et me pousse à une évacuation immédiate, d’un côté ou de l’autre, un retour au stade primaire des plus honteux. Les éclaboussements de ma honte ne doivent être entendus que de mes propres oreilles.
– Tu veux que j’aille chercher des croissants ?
– Non, je veux que tu partes. Maintenant. Merci.

Heureusement, mes amis m’adorent et ne m’en tiennent pas rigueur. Malheureusement, les hommes me haïssent ensuite ou, mazochistes, insistent pour me revoir. Je n’ai d’ailleurs jamais compris comment ils pouvaient être séduits par ma personnalité infâme sous trois grammes, même si je ressemble à Anne Hathaway le soir (laissez-moi rêver) et Médusa dans Bernard et Bianca le lendemain (soyons lucides).

Après avoir évacué le nuisible, le dimanche s’étiole d’une longueur abyssale où le ballet toilettes, lit, Doliprane, San Pelegrino, douche, toilettes, San Pelegrino, lit, café, San Pelegrino, lit, canapé, pâtes, Doliprane, Netflix se déroule jusqu’à 22 heures ou 23 heures. Félicitations, la transformation en bernard l’hermite se profile plutôt bien.

Sauf que, dans nos années folles, cette transformation ne durait qu’une journée tout au plus. Plus tu vieillis, plus tu te transformes durablement mais sûrement en mollusque pour deux jours au mieux. Ou trois. Voir quatre. Faire la fête à l’approche de la trentaine, le vendredi ET le samedi, relève du parcours du combattant, du suicide ou de la dépression. Je ne peux plus, personnellement. Je me contente de déposer un cierge pour la tisanière et la société qui produit le citrate de bétaïne, chaque lendemain d’ivresse. De me promettre très sérieusement que l’on ne m’y reprendra plus. Et je pense que toi aussi : je ne suis point la seule à me flageller vigoureusement les lendemains d’abus.

Tu décides de prendre les choses à bras le verre. Tu ralentis les sorties, tu rentres avec les derniers métros et non plus avec les premiers. Tu préfères une soirée Disney-Sushis à une Boîte-Caïpi. Comble de l’hérésie, tu commences même à te pencher sur les bières sans alcool. Mais ça, c’est si tu es une petite nature comme je le suis. Pour les autres, les spadassins du verre, les fous de la fête, il faudra soit un ulcère ou un enfant. Ce qui est sensiblement la même chose.

Le plus intrépide des fêtards, au corps aussi robuste que celui de Brad Pitt dans Troie, au foie plus endurant que celui de Johnny Halliday, ne peut lutter face à cinquante-trois centimètres comprenant la moitié de son ADN. Même si son gosse ressemble à Fidget dans Basile Détective Privé.

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