La quarantaine en famille

Trois semaines. Vingt-et-un jours. 504 heures. 30 240 minutes. Je vous épargne les secondes, et pour être honnête, à moi aussi.

Durant l’intégralité ou presque de ces merveilleux amas numéraires, mes uniques interactions sociales, en face à face, se sont limitées à mes doux géniteurs et leur chaton. Oui, à 28 ans, j’ai perdu : je me suis carapatée chez mes parents, n’ayant aucune confiance dans ma capacité à survivre seule. J’allais finir par parler à Simone, ma plante verte et me connaissant, au bout de peu de temps, elle allait finir par me répondre. « Tu veux pas m’arroser, j’ai les feuilles qui se dessèchent sévère. Si j’avais su à Truffaut que tu allais me faire vivre un mélange de Pékin Express et Koh Lanta, le vigile t’aurait sorti manu militari », « Tu as vu comment il fait beau aujourd’hui ? Cela sous-entend que ton voisin va peut-être se balader en caleçon dans son salon, déplace-moi donc qu’on puisse se rincer la résine ensemble ! »

Retourner chez ses parents après avoir goûté à l’indépendance n’est pas de tout repos. Pendant ce laps de temps où tu as déserté avec joie l’ex-domicile familial, tu as occulté leur mode de fonctionnement pour te focaliser uniquement sur le tien. Tu as crée tes propres règles, ta propre décoration, tu écoutes en boucle l’album de Justin Bieber Lomepal à plein volume, tu te goinfres de bananes séchées comme unique repas pendant deux jours, tu danses nue sur du Beyoncé sans scrupules et si une tasse pleine de café traîne deux jours au pied de ton lit… Et bien, mon ami, nous survivrons.

J’avais oublié les habitudes de ma famille : j’ai écopé de certaines et je tremble à l’idée qu’un jour, je sois la digne héritière de TOUTES.
Ils refusent de mettre le Wifi pour les ondes. Même s’ils ont un lave-vaisselle, le nettoyage des verres se fait à l’éponge. Il ne faut rien poser sur la table basse en verre car les rayures peuvent se produire en un battement de cils. Lorsque je sors de ma chambre à neuf heures, on me demande comment s’est passée ma grasse matinée. Nous déjeunons à 12h30 et le dîner se déroule à 19h45. Lorsque j’envoie des SMS, on me demande à qui j’écris et « tu passes beaucoup de temps derrière ton téléphone quand même !« .

Je re-dors sur un matelas une place, je pleure mon lit tous les soirs au moment de poser ma tête sur une taie d’oreiller Babar. Ils ne supportent pas Friends à cause des rires enregistrés, les films se regardent en VF, une machine à laver tourne deux fois par jour alors que nous ne sommes que trois, l’aspirateur se passe matin ET soir, on essaye de m’embrigader dans de folles parties endiablées de Scrabble. Ils sont atteints du syndrome « REPEAT », le même que les enfants avec leur conte préféré. Un CD peut être joué en boucle pendant plusieurs jours, dont celui de Queen (très bien), Isabelle Boulay (bon…) ou Zaz (argh).
« Je veux d’l’amour, d’la joie, de la bonne humeur, Ce n’est pas votre argent qui f’ra mon bonheur » devient ainsi dans mon esprit épuisé « Je veux que la sono plante, du silence, pendant une heure, C’est le confinement qui f’ra de moi un dictateur« .
Mais cela n’est rien face à un problème majeur.

Mes parents, en temps de crise, agissent comme les 3/4 des Français : IL FAUT SAVOIR ET VITE.
Ce ne fut ainsi pas de tout repos au début. Ils appréciaient, plus que tout, mettre la télé en fond sonore, soit LCI et CNews.
En boucle.
Touuuute la sainte journéééééée.
Le temps s’étiole déjà avec difficulté ces derniers jours. Mais, lorsque les présentateurs vous assènent avec un grand sourire des informations peu jouasses, incluant morts, crise économique, scandales sanitaires, le temps devient long ET déprimant.
Au bout de six jours, je les ai prévenus que j’allais m’ouvrir les veines avec le couteau à beurre et nous avons eu un répit. Je me contente d’imiter les zombies de Walking Dead dès que l’on parle plus de cinq minutes du coronavirus. L’idée de voir ma transformation en Commandeur ou l’autre abruti à massue les freine un peu. En résumé, nous tablons donc sur de la bonne ambiance.

Puis, peu à peu, un équilibre se crée. Je me rends compte, le cœur un peu serré, qu’ils vieillissent. Qu’ils font partie des personnes aux pattes d’oie au coin des yeux, aux cheveux grisonnants, qui s’endorment l’après-midi et le soir devant leur film. Qu’à mon âge, ils étaient déjà parents alors que personnellement, je m’occupe uniquement de moi-même et c’est déjà pas mal de taf. Simone survit depuis un an et demi mais j’avoue être plus qu’admirative devant sa ténacité, je pourrais être fichée à la Société Protectrice des Plantes.
Je redécouvre les photographies accrochées sur les murs des couloirs, je me remémore des souvenirs plus ou moins récents et je les observe beaucoup. Discrètement. Je grave ces moments au canif dans l’écorce de mon esprit, celle qui a tendance à râler et être caustique en permanence. Merci pour cela, petit pangolin. Quitte à être enfermée, autant se créer de jolis moments.
Ma mère ferme les yeux quand elle prend le soleil sur le balcon et fronce les sourcils lorsqu’elle lit. Les yeux de mon père se flouent de tendresse quand le chat lui saute sur les genoux. Il lui parle et lui fait des bisous, lui qui a toujours été maladroit et ne sait pas exprimer son amour sans balbutier.

En fonction des jours, on communique plus, d’ailleurs, avec le félin qu’entre nous. Féliz, adorable chat d’un an et quatre mois, s’en cogne un peu du pangolin, des hôpitaux et du CAC 40 tant qu’on secoue la baguette à plumes. Entre BFM et Télé Chat, j’ai choisi le meilleur pour ma sérotonine. Tant pis si je me goinfre ensuite de Zyrtec et que je respire comme Dark Vador (qui aurait pu parier que, pour le moment, un kilo et huit cent grammes de poils ras d’un Bengale dégénéré me mette plus mal que le corona) ?

Si ce confinement perdure, je sens que l’on va arriver à un extrême. On va prendre une cuite ensemble. Non pas avec mes compagnons de débauche, via un SkyApéro. Mes parents et moi. Au cidre et à la sangria.
J’ai parfaitement conscience qu’on tablera sur de la double humiliation. Depuis bientôt un mois, mes partenaires de soirée ne sont autre que des cinquantenaires qui s’endorment devant la petite maison dans la prairie. Et surtout, je mettrais plus de temps à me relever de trois bouteilles de Reflets de France que d’une nuit blanche montpelliéraine.

« Ah, bah, on ne t’a jamais vu comme ça ! ». Profitez. C’est un one-shot.
Durant toute mon adolescence et ma vie de jeune adulte, les seuls doutes qu’ils pouvaient avoir sur mon degré d’alcoolémie certains soirs consistaient au bruit de mes clefs dans la serrure. Je ne vomis pas dans mes draps ou alors je le fais chez les autres (mon frère, si tu lis ces lignes, ton excuse d’intoxication alimentaire pour justifier tes draps souillés la nuit d’un samedi soir à cause d’une bolognese… Tu nous as vraiment pris pour des lapins de trois semaines. Tu n’as trompé personne).

Une cuite au cidre, trois soirées-Scrabble (oui je finirai par m’avouer vaincue et dans tous les sens du terme, c’est indécent à quel point je suis mauvaise à ce jeu), à regarder un film en VF le soir, à m’entendre prononcer « le fond de l’air est frais, je m’en vais mettre une petite laine », à développer mes compétences en jardinage, à songer à désactiver le wifi chez moi : cette vision post apocalyptique m’a glacée l’échine. Je me suis dit que cela n’était plus possible et j’ai réactivé Tinder. A ce rythme, j’allais uniquement tolérer un baise-main lors de ma remise en liberté et accepter la demande de Patrick, 60 ans, cols à chemise pelle-à-tarte. Et je ne parle pas de Patrick Bruel, malheureusement, qui lui peut me donner rendez-vous dans dix, vingt ou trente ans, je serai toujours présente.

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