Quarantinder

De base, tenir une conversation par SMS pendant une ou deux semaines avant le fameux date relève d’un exploit émérite. Comment ici baragouiner pendant six semaines avec quelqu’un que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam ? Quels sujets de conversation choisir, hormis le « ça va, tu crains pas trop pour ton taf avec la récession qui s’annonce » ou « tes grands-parents tiennent le coup dans leur EHPAD ? Ah, ta sœur est morte, elle avait trente-six ans ? » ?

En temps normal, rebondir sur l’actualité reste une valeur sûre et permet de vérifier que l’on n’a pas affaire à un ermite égocentrique. Malheureusement, dans la conjoncture actuelle, les thématiques dont nous abreuvent les médias ne sont pas des plus réjouissantes. Les matchs se persuadent qu’affirmer leur penchant idéologique pour la fachosphère sera plus tolérable, en ces temps difficiles. « C’est la faute des Chinois, toujours là à nous ramener de la merde de leurs pays ! », « Marine aurait mieux géré la situation », « On a eu plus de morts qu’eux, c’est un complot »

J’en ai recraché mon café une paire de fois (et par le nez, ça fait mal). Mes parents ont failli me laisser sur le balcon sept heures, persuadés que j’étais coronavirusée.

Trouver des sujets de conversation donc. La majorité de la population est en télé travail ou au chômage partiel. Nos journées se ressemblent toutes, si je puis dire. On ouvre le frigo, on regarde ce qu’il y a dedans, on fait la liste des courses, on allume la télé, on scrolle tout Instagram, on déprime devant BFM, on applaudit sur nos balcons à 20 heures et on met des cierges pour que la situation se termine au plus vite.

Je ne vois pour ainsi dire aucuns personnels soignants sur Tinder ces derniers jours : ce sont ceux et celles qui auraient le plus de choses à raconter en ce moment, niveau taf, mais je conçois qu’ils aient d’autres chats à fouetter que de venir nous distraire.

« Sinon, t’as vu la dernière série sur Netflix ? » : J’AI MANGÉ NETFLIX, frère. Je n’en peux plus, je ne supporte plus le « tada » de début de chaque épisode, je vomis le logo rouge sur fond noir. J’en suis à me regarder pour la troisième fois consécutive l’intégrale de Friends. Au moins, ils sont heureux. Leur unique problématique est de savoir si Joey arrivera à s’engloutir une dinde entière à lui tout seul et c’est une image de New York que je préfère contempler plutôt que celle actuelle sur CNews.
Le « We’re on a break » de Ross est « la fin du confinement est repoussée de quinze jours » d’Edouard Philippe. Tu sais que c’est pour la bonne cause, que cela sous-entend des retrouvailles au top comme celle de Ross et Rachel mais clairement, cela devient un peu fatiguant et tu aimerais que le frère de Monica la boucle. Le comique de répétition ne se prête pas à toutes les situations et peut finir par devenir extrêmement lassant. Mon lobster, en ce moment, ce sont les terrasses des cafés.

Certain.e.s ont toujours faim sur Tinder mais la quarantaine aiguise leurs dents comme jamais, même les plus timides. « Tu m’envoies un nude ? », « Tu es plutôt body ou string ?« , « J’en peux plus du confinement. On va le briser comme des dingues et faire l’amour dans une voiture ? ». Bonjour, enchantée, je vais bien, merci, PornHub dans un élan de solidarité, a mis un accès gratuit et illimité, SERS-T-EN DONC.

Je déteste en plus cette situation où tu ne peux pas prétexter un emploi du temps surchargé qui te permettrait de jouer la fille indisponible, en répondant avec quelques jours de retard aux messages. « Oui, désolée, j’ai des grosses journées en ce moment » alors que par fierté, tu t’étais dit que tu enverrais un SMS dans trois jours pour lui apprendre la vie. Le monde entier sait que tu n’as rien d’autre à faire que regarder ton téléphone. Téléphone dont la batterie se flingue deux fois plus vite qu’en temps normal d’ailleurs. Apple se frotte les paluches d’avance. Pour ce coup, personne ne pourra venir leur taper sur les doigts pour cause d’obsolescence programmée.
Et si la personne en face met plus d’une heure à te répondre ou juste deux jours à te recontacter, l’envie de le blacklister et de lui faire livrer du fumier te taraude.

Etrangement, les échanges se passent plutôt bien pour certains. Fluides, amusants, tu te surprends à sourire un peu niaisement parfois. Coincée dans une relation épistolaire avant même d’avoir rencontré la personne, ou alors après un ou deux verres, le challenge est grand. Il s’agit d’une plongée dans l’intime où tu finis par te retrouver à raconter tout ton quotidien, tous tes souvenirs, à lever le voile sur des pans entiers de ta vie sans t’en apercevoir. On ne se mentira pas : c’est perturbant. C’est étonnant. C’est frustrant car l’intérêt d’un début de relation réside en partie dans l’alchimie du toucher, dans ce charisme qui te donne soit envie de lui arracher la chemise soit de lui taper dans le dos comme Bébert au bistrot.

Cela va être un grand stress à la fin du confinement : la personne à qui tu racontes toute ta vie depuis deux mois, qui te connaît presque mieux que tes parents et ta meilleure copine… Et si, lors de cette fameuse bière qui aidera à relancer l’économie, tu te rends compte que ça ne passe pas ? Qu’il est bourré de tocs, qu’il arrache petit bout par petit bout le coster, que sa poignée de mains est lâche, que ses cheveux sont SALES au possible, qu’il renifle en permanence sans avoir la décence de se moucher, qu’il porte un jean taille basse et que l’on voit la moitié de ses fesses lorsqu’il se vautre sur sa chaise, que tu détestes son rire ?

Je peux partir d’un date sans l’ombre d’un scrupule, si je ne supporte pas comment l’homme se gausse. Le rire reste le reflet de l’âme et toute relation, pour moi, consiste à se fendre la poire. De plus, je me trouve assez drôle et si je dois me brider en terme de blagues car l’entendre me fait saigner les tympans… Non. Non, non, non. « Tu as vraiment des arguments chelous pour recaler. Un mec cocaïné, ça passe, si son rire est acceptable, toi qui ne supporte pas la drogue. » Laissez-moi avec mes contradictions.

Tinder sous quarantaine, c’est juste une jolie claque à ton principe de « on va attendre et discuter un petit peu avant de se voir« . Je repense à toutes ces fois où j’ai annulé par pure flemme et je me maudis.
Durex, Manix et consorts vont devoir mettre le turbo niveau production, je vous le dis. La fin du confinement signera une fête démentielle, qui fera sûrement rougir Sade et plaisir à Strauss-Kahn. Cela serait regrettable de voir une nuée de bébés quarantaine apparaître et flinguer ainsi nos taxes carbones que le COVID avait fait joyeusement chuter.

2 commentaires sur “Quarantinder

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