Les SkypApéros

La population française étant confinée depuis plusieurs semaines, le challenge semble de conserver une bribe de lien social. Pour d’autres, le réel objectif reste de ne pas laisser s’enfuir un alcoolisme bien domestiqué, à grands coups de Happy Hour, depuis plusieurs années.
Les geeks organisaient depuis des millénaires ces rites païens derrière WOW mais il aura fallu le coronavirus pour rendre la pratique délicieusement élégante.

Les SkypApéros donc.
J’adore mes amis mais de base, je ne suis pas une immense aficionada du coup de fil téléphonique. Je privilégie les notes à rallonge sur Whatsapp, effectuées lorsque je me maquille ou quand je cours prendre le métro. Je les appelle uniquement si urgence vitale :
« Dois-je ou non répondre à ce SMS/mail avec une volée de bois vert et lui dire d’aller se faire cuire le cul dans un wok ?« 
« Je suis coincée depuis dix minutes en bas de chez toi sous la pluie et personne ne me répond à l’interphone, et j’ai très très envie d’aller aux toilettes.« 
« Je vais avoir vingt minutes de retard (version officielle) mais pose-toi dans un café pour m’attendre (version officieuse, quarante minutes). »
« Où es-tu, la soirée est un enfer et je ne supporte pas les 3/4 des personnes présentes, rapplique. Vite. Sinon, je te blackliste à vie, tu m’entends, A VIE.« 

Alors, s’appeler ET se voir en plus…

J’ai cependant trouvé une utilité sociologique infaillible à ces rendez-vous téléphoniques : ils lèvent le voile sur le trèfond de nos âmes et de nos êtres. Oubliez le MBTI, le Process Com’ : classifiez votre entourage grâce à House Party, FaceTime, Messenger, Skype et WhatsApp.
Ces SkypApéros mettent en lumière six strates de la population, six castes de pénibles. Ne commencez pas à vous frotter les mains d’enthousiasme à base de « ah ah, nous allons bien nous amuser, qui va-t-elle donc nous épingler au fer rouge« .
J’ai une mauvaise nouvelle : vous êtes vous-même un de ces cauchemars vivants, une de ces personnes que vous souhaiteriez lapider à coup d’oursin.

Rachel Green ou « Fashion Week Never Stops »
Depuis le début du confinement, j’ai banni les jupes, talons, soutien-gorges, maquillage : le même vieux jean et un t-shirt informe sont mon uniforme. Je me lance même dans une petite cure de sébum : pour ceux qui ne connaissent pas, le principe est plutôt simple. Tu espaces les shampoings jusqu’à ce que ton crâne donne l’impression d’avoir été trempé toute une nuit dans les cuves d’un kebab de la place Saint-Michel. Les seuls spectateurs de ma déchéance sont mes parents mais j’imagine qu’après avoir changé mes couches, nettoyé mon vomi, fait le mouche-bébé, ils ont vu pire ou ne sont plus à ça près.
Mais vient le moment du SkypApéro où tu t’attends, naïvement, à ce que tes proches aient adopté le même comportement que toi. Soirée Pyjama avec le faciès d’un lendemain de cuite mais un mardi soir. Rien de plus normal. Voir ce qu’il y a de plus laid en nous était, selon moi, le but de ces apéritifs face Camera.
Erreur. Le SkypApéro te rappelle que, toi tu es peut-être tombé bien bas et que tu creuses un peu plus chaque jour, mais que d’autres se tiennent à une élégance permanente et restent des gens parfaits. Chignon impeccable, robe, manucure, mascara et smoky eye… La Fashion Week en confinement perdure.

Monica Geller ou l’hyperactive
Je plaide coupable. Je fais partie de la catégorie de ces personnes insupportables. Celles qui se lèvent à sept heures, se couchent à 23 et se sont pliées à un emploi du temps militaire millimétré. Écriture, lecture, dessin, podcasts, espagnol, bénévolat, tâches ménagères, méditation. Si je ne fais rien, l’ennui et la dépression auront plus vite ma peau que le Covid-19. Je fais même du sport comme jamais, à raison d’une heure trente par jour. Ce confinement me donnera, pour la première fois de toute mon existence, des muscles et le tout, sans mettre un pied dehors.
Je vois certains de mes proches se mordre les lèvres lorsque je leur décris mes journées. « Peux-tu te taire s’il te plaît, tu es insupportable, pose-toi, bon sang de bonsoir, j’ai passé ma journée et ma nuit devant la télé. » Ils prient pour que je l’attrape et que je reste à mon tour immobile.

Ross Geller ou le faux journaliste infiltré chez BFM
Celui que tu veux mettre en mute. Les nouvelles, qu’il prend un malin plaisir à relayer, sont toutes plus déprimantes les unes que les autres : « le confinement va durer six mois », « cela va être un début de guerre civile », « le pays va être dans une récession économique, nous allons nous retrouver à manger les animaux du zoo comme en 1870 », « un nouveau virus risque d’apparaître, ce n’est que le début avant la fin du monde », « Le Pen va passer en 2022 », « Hanouna est devenu Ministre de l’Intérieur ».
La source ? Mais pourquoi faire la source ? Twitter reste le tonneau des Danaïdes de la vérité mensongère.
Il est aussi celui qui se fend d’une capture d’écran au moment le plus disgracieux possible du SkypApéro, celle où ton visage n’est autre qu’un savant mélange entre un lama et Gérard Depardieu. Il publiera bien évidemment sa prise de guerre sur ses réseaux sociaux, notamment avec le logo « Restons chez nous » poussé par Instagram, en bon premier de la classe.

Joey Tribiani ou celui qui n’a pas compris le principe de confinement
Mon grand gagnant. Celui qui continue de sortir comme si de rien n’était, s’est inventé une soudaine passion pour le footing, promène le chien de sa voisine six fois par jour, se cale un ou deux dates Tinder par semaine, prend l’apéro chez ses amis parce que bon « quand même, la vie sociale c’est important, je déprime trop sinon« . Il applaudira tout de même religieusement tous les soirs à 20 heures et pleurera si Mémé casse sa pipe. Il milite pour que Uber Eats et Deliveroo reprennent du service. Il s’imagine pouvoir partir quand même, en Chine, dans un mois pour son road trip.

Chandler Bing ou celui qui ferait mieux de s’écraser vu qu’il est parti à la campagne
Parti s’exiler dans sa résidence secondaire, à la campagne ou à la mer, il étale naturellement son quotidien lors des SkypApéro. Tu vois en arrière plan la campagne, la mer, un château, une barque, un yacht, un feu de cheminée, les poireaux du jardin… Il s’est enfui en famille ou avec une tribu d’une quinzaine de copains. Ce n’est pas un confinement qu’il vit mais des vacances d’été déplacées.
Cependant, il souffre abominablement de cet exil et trouve encore le moyen de se plaindre. « Le bruit des voitures me manque, il n’y a pas assez de livres dans la bibliothèque, il a plu hier donc on a pas pu se balader en forêt, ils nous ont empêché d’aller marcher sur le front de mer, tu te rends compte ?« 
Il rebondira aussi sur la difficulté d’être coincé.e dans un studio de douze mètres carrés à Paris et balancera ses meilleurs mêmes caustiques alors qu’il vit tout sauf cette situation.

Phoebe Buffay ou l’abonné absent
L’ami porté disparu. Aucune connexion wifi, internet : il ne prend pas de nouvelles, ne participe à aucun coronapéro et lorsqu’il le fait, il ne décroche pas un mot. On suppose qu’il s’agit d’une retraite spirituelle introspective au possible. Les seuls moments où il jacte, c’est pour partager les prévisions de Nostradamus ainsi qu’une pétition pour les pangolins orphelins. Je grossis le trait mais vous voyez l’idée.

Je vous parlais récemment de Tinder sous quarantaine. Qu’en est-il de ceux qui vivent cette période historique en couple ? Un rapide coup d’oeil à mes conversations Skype me rappelle de bons fous rires. L’avantage de ces apéritifs virtuels, le voici.

Mes ami.e.s en concubinage ne peuvent pas cracher sur la tête de leurs moitiés car ces dernières sont à côté. Voir ses proches sourire « Oui, oui, tout se passe très bien » et m’envoyer des messages derrière « je pense que je vais le tuer, je vais renverser mon café sur sa Playstation juste pour qu’il arrête d’y jouer, je suis prête à déclencher la troisième guerre mondiale s’il respire trop fort, tu viendras me voir en prison, dis, dis, tu me le promets ?« vaut son pesant de biscuits apéritifs et de bouteilles de bière. Je sais, de toute manière, qu’ils survivront à cette épreuve. Celle-ci sera bien plus probante que n’importe quel contrat de mariage.

Et au fond, le plus positif de ces SkypApéro est de se rappeler à quel point planifier un verre sur un coup de tête, passer un moment avec ses proches, les serrer dans ses bras, leur dire qu’on les aime, se faire traquenardiser au Memphis, se chamailler sur des sujets futiles, les écouter discuter tout en restant silencieux… Que c’est agréable.
Je sais que l’un des plus beaux souvenirs de mon année 2020 sera quand je quitterai les SkypApéros pour les terrasses et que je pourrais les étouffer contre mon coeur. Possible que je pleure. Allez, ne nous mentons pas. C’en est même sûr.


3 commentaires sur “Les SkypApéros

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