Insomnie

Je flotte. Mon esprit et mon corps lévitent délicatement ensemble. Ils évoluent en parfaite harmonie dans ce mélange de ténèbres et de lumières flous, propres au sommeil. Le creux de mon rêve actuel ne recèle aucun intérêt, l’intrigue et les personnages y sont pauvres, les couleurs ternes et fades. Je contemple ce paysage crée de toute pièce par mon inconscient, sans jugement, sans attente. Est-ce de l’ennui ou la volonté machinale de se replier pour mieux sauter ? Et, en l’espace d’un millième de seconde, une pensée surgit, limpide et étincelante, un coup d’épée affutée dans la mer : elle annonce un changement et le début d’un glissement contre lequel je ne peux lutter.

Je perçois le voile du rêve se déchirer doucement, comme les filaments du coton que l’on étire. Mon esprit quitte l’abandon total où il était plongé depuis plusieurs heures, immergé, en apnée. Il remonte à la surface, laissant derrière lui les contours du songe qui deviennent brumeux et perce, sans remous, la vague qui me maintenait endormie. Mes yeux s’ouvrent sans que je n’y prenne garde, s’accommodent difficilement à l’obscurité, je perçois mes poumons se gonfler lorsque l’air les pénètre et je comprends, je sais : je ne me rendormirai pas.

Mon cerveau se moque du fuseau horaire où mon corps réside, des trois heures et six minutes du matin affichées sur l’écran de mon téléphone : mes pensées vivent à Osaka et l’heure est à la réflexion. Il faut penser, analyser et rêver mais loin de Morphée, loin de mon inconscient. S’enfuir et aspirer à un domaine bien plus vaste qu’un lit deux places, à une sensation autre que celle de se retourner à l’infini dans des draps.

Il pleut, les gouttes giflent les volets dans une mélodie apaisante tandis que je tâtonne pour attraper laborieusement de quoi me vêtir. Je souhaite rester dans le flou, dans l’euphorie des sens de mon ouïe et mon odorat : mes lunettes de myope, posées sur la table de nuit, m’observent refermer derrière moi la porte.

3h11, le néon verdâtre de la pharmacie brille d’une lumière artificielle, éclipsant presque la pleine lune.
Je laisse mes pieds frapper doucement le béton trempé d’où s’exhale l’odeur si particulière du pétrichor. J’inspire, j’expire, j’identifie les senteurs et j’observe les devantures des commerces aux contours vaporeux. Mes pensées s’agitent, réel essaim mental prêt à piquer : elles savent que je ne peux plus m’enfuir et les occulter derrière le quotidien.

L’insomnie peut devenir une bonne amie, pour ceux qui la côtoient depuis plusieurs années. J’ai appris à l’apprivoiser, lui parler, la soudoyer lorsque mon corps crie grâce. Mais la garce reste vicieuse et imprévisible : elle accepte un jour les suppliques pour mieux les refuser le lendemain.
L’objectif de l’insomnie, simple et immuable, est de cristalliser la solitude, de rappeler à sa victime qu’elle est seule. Irrémédiablement seule. Isolée face à son entourage indisponible et endormi qui ne peut ni amuser, ni compatir, ni prêter une oreille attentive aux idées tourbillonnantes et agressives. Isolée face à ses mêmes pensées auxquelles il n’y a plus autre choix que celui de faire face. Fièrement ou non, en serrant les dents lors d’un affrontement féroce ou en les laissant glisser, comme les gouttes d’eau sur les vitres. Préoccupations professionnelles, amitiés, doutes existentiels, voyages, souvenirs, amour. Toujours l’amour.

Un souvenir me saute au visage et je frissonne.
Autre ville, autre temps. Des phrases prononcées dans les plis d’un drap, des mains sur mon visage et j’embrassai un sourire.

Mon esprit s’envole de l’autre côté du globe et remonte le temps.
Il y a plus d’un an, Osaka. L’umeshu, les takoyaki, les okonomiyaki, les melon pan, les izakayas, les néons par milliers que nous ne percevions pas, trop occupées à réintégrer notre hôtel sous trois grammes et sans nous perdre. Des poubelles vomissaient leurs ordures sur les trottoirs, seule ville de tout l’archipel nippon ressemblant à l’Occident.
Osaka, seule le lendemain, à déambuler dans les rues, à m’y perdre par jeu, à m’asseoir sur la rive du fleuve, à méditer sur un message hypocrite et sur les signes que la vie nous envoie l’air de rien, à m’interroger comme je le fais maintenant pendant cette nuit d’insomnie.

Qui suis-je ? Qui suis-je réellement ? Je me demande quelle est la part de projection et d’idéalisme lorsque je me représente. Où commence le fantasme et où débute la réalité ? Choisir fait-il de moi une adulte ou une victime des conventions sociales ? Puis-je rester une douce indécise ou devenir, par la force des choses, une déterminée opiniâtre ? Plus je vieillis, plus je suis assurée et réfléchie, plus la liste de mes possessions terrestres et de mes compétences s’allonge : alors pourquoi n’y a-t-il que du vent dans le creux de mes mains lorsque je les ouvre ?

J’erre, je déambule face aux immeubles sombres de la ville lumière plongée dans l’obscurité. Paris, la nuit, ne ressemble en rien aux paysages de cartes postales, aux films de réalisateurs américains. Le silence la teinte de couleurs profondes et foncées, aux nuances multiples, loin de l’effervescence qui est d’habitude sienne. Paris la nuit, sous les éclairages de la lune et des néons, reste la raison pour laquelle je ne la quitte pas. Pourquoi je continue de l’aimer alors que le monde entier confirme sa haine à son égard.
Mes pensées suivent le rythme de mes pas mais ne se laissent pas adoucir par l’humidité de la pluie. Je fais face et laisse mes réflexions glisser de mon front embrumé à mes pieds effleurant le béton trempé. Peut-être me poursuivront-elles encore la nuit prochaine, peut-être retrouveront-elles le chemin depuis cette rue jusqu’à mon lit.

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