Les dîners

L’approche de la trentaine se repère à notre manière de fêter nos anniversaires et de récupérer d’un lendemain d’ivresse. Nous nous devons aussi de mentionner une autre évolution sociale dramatique, preuve de notre déchéance : l’apparition des dîners. Plus tu vieillis, plus la liste des invités diminue alors que la superficie de ton domicile augmente : finies les fêtes à trente dans ton quinze mètres carrés, désormais tu ne reçois que huit personnes au grand maximum dans ton deux pièces. D’invités partant avec les premiers métros ou échouant sur ton canapé convertible, les convives plient désormais bagage à 23 heures tapantes et refusent de dormir dans la chambre d’amis. « Non, non, je ne dors bien que sur mon matelas, il épouse à la perfection la forme de mon dos« .

Le dîner ne compte au maximum que six personnes : cette limite s’explique de deux manières. La vaisselle (verres, assiettes, bols, raviers) se vend par six pièces chez Ikéa : comme tu as vieilli, tu souhaites avoir différents services et les mélanger serait une faute de goût impardonnable. Enfin, toute recette devient trop complexe et fastidieuse à effectuer pour un plus grand nombre.

Le dîner est le prétexte rêvé pour notre entourage de prouver ses nouvelles compétences culinaires et son assiduité à Top Chef. Les plats comportent plusieurs ingrédients au nom incompréhensible et dont tu n’as jamais entendu parler (kenger, ail des ours, tahini, sarriette). Les portions sont minuscules (« trop bonne ton entrée ! -ah non, c’était le plat« ) et le mélange des saveurs parfois hasardeux (« Cette crème gelée de petit pois mangue flageolets matcha… Somptueuse« ).

Tout cela fait que tu te sens un peu bouseux.se avec tes pâtes au pesto de la dernière fois ou ta solution de repli par excellence, j’ai nommé, Picard. Cette entreprise a été crée par le flemmard du dîner entre amis. Toi, notre dieu à tous, tu mérites une volée de cierges pour ta gamme apéritif. Mille mercis.
Les dîners deviennent source de suspicion : tu te demanderas si quelques uns, à vouloir un peu trop se la raconter, ne font pas appel, en bons fourbes, à un traiteur. « Oui, oui c’est moi qui l’ai fait« , en papillonnant des cils alors que la boîte estampillée Daloyau traîne dans la cuisine sur une chaise.

Comité réduit donc : de trente, tu passes à six. Au moment de s’asseoir, plusieurs s’en émerveilleront « Ah, ce qui est agréable avec les dîners, c’est qu’on peut s’entendre et réellement discuter !« .

Oh, oh. Petit problème. Discuter de quoi ?

Un autre des signes de l’approche de la trentaine reste le choix des sujets abordés : nous basculons insidieusement vers les sujets d’adultes dits chiants. Impôts, prêts immobiliers, construction d’une nouvelle cuisine, fournisseur de gaz, machine à laver séchante ou non… Le pire, c’est que ces thématiques d’un ennui abyssal peuvent être traitées en long, en large et en travers pendant trois heures : personne n’y trouvera rien à redire et ira de son petit grain de sel. Plusieurs pourront aller jusqu’à la dispute concernant le choix du four à chaleur tournante mais Dieu merci, ils ne sont pas légion.
Nous nous moquions, plus jeunes et candides, des discussions de nos parents avec leurs amis lors de leurs propres dîners interminables. « Ah mais jamais, on ne parlera de ça !« . Perdu.

En revanche, d’autres sujets fâcheux risquent d’être abordés et le dîner peut se transformer, en deux coups de cuillère à pot, en réel pugilat.
Je repère du coin de l’oeil ceux qui font ça pour évacuer une semaine particulièrement difficile. Une volonté de sentir le goût du sang autrement que par l’entrecôte dans leur assiette. Ils savent que tu n’es pas d’accord avec eux mais ils aborderont QUAND MÊME le sujet. J’imagine qu’ils veulent tester leur sens de la rhétorique, asseoir une supériorité sur les autres convives et ensuite pester chez eux comme des beaux diables « ah mais tu as vu, je lui ai bien claquer le beignet… Quelle bêtise, quelle bêtise !« .
Cela fera toujours une anecdote à raconter lors de la pause café du lundi matin à ses collègues.

Je les soupçonne de faire une petite liste avant de se rendre à chaque dîner et de balancer leurs cartes négligemment, en se resservant un verre de rouge :
– Au fait, vous en pensez quoi de …
De prendre la température puis, toutes griffes dehors, de se lancer dans de grands monologues, pour défendre l’intérêt de leurs propos.

Faire signer une clause de silence sur les sujets suivants relève du bon sens et de la survie de l’espèce humaine. En plus, aucun convive ne remarque votre entrée si délicieuse et originale, votre jus de betterave aux quatre épices et son soja fermenté aux airelles…
Si vous souhaitez repérer les amateurs de croisade verbale de votre entourage, voici une petite liste non exhaustive de leurs sujets de prédilection.

Faut-il différencier l’homme de l’artiste : LE sujet de 2019 qui a déchaîné les foudres médiatiques et populaires. Il reste cependant d’actualité, l’art demeurant un magnifique vivier de pervers de toute sorte.
Le féminisme, vaste sujet dont chaque thématique est épineuse : l’écriture inclusive, les poils, la charge mentale, les différences salariales… Ou comment promouvoir l’égalité donne l’impression de réduire les droits des autres. Inépuisable.
Les enfants, la volonté d’en avoir ou non, la PMA ainsi que leur éducation : une preuve supplémentaire de l’intérêt de ne pas se reproduire. Pensez pangolin, pensez dîner câlin. Mettez un préservatif.
L’adoption et le mariage homosexuel : sujet très largement plébiscité par les hétérosexuels évidemment, qui ne sont pas spécialement d’accord sur le sujet. Pas votre couple, pas vos enfants, pas votre intimité… Nous pouvons donc arriver à la conclusion que nous n’avons pas besoin de votre avis. Circulez. Laissez les gens heureux.
La politique ou le jeu du « Qui est-ce » dans « Devine le facho de ton entourage« . Sujet créé pour briser des familles et des amitiés vieilles de quinze ans, parler politique en plein milieu du découpage de gigot augmente le travail des urgences hospitalières.
La religion : comme la politique, thématique de discorde. Breaking news mais pendant la Cène, ils conversaient dromadaires. C’est pour cela qu’ils ont tous l’air calme.
« L’éducation nationale » : la vie des Français est de se plaindre des professeur.es et celles des professeur.es de se plaindre de leur situation. Gagnons du temps : ne faites pas d’enfant (voir plus haut ce sujet).

Proposer une idée progressiste ou un peu différente lance un réel froid. De temps en temps, je me laisse prendre au jeu et me retrouve comme Scrat portant la pastèque dans L’âge de Glace face aux dodos. Cinq paires d’yeux ébahis se tournent vers moi, se plissent et je les vois presque murmurer « Malheur à toi« . Haro sur l’impudente !

Je suis un peu mauvaise, je l’avoue. Des fois, le dialogue peut être ouvert et agréable. Des fois.
Malheureusement, à d’autres moments, si tu ne te ranges pas à l’avis de la personne en face, tu sens qu’elle te catalogue extrêmement vite d' »Imbécile » et va mettre tout son prosélytisme et son agressivité dans la bataille.
Redescends Josette, on ne débattait ici bas que sur beurre doux ou beurre salé. Je ne pensais pas que nous allions bifurquer sur l’indépendance de la Bretagne et à ce rythme, je crains pour la suite…

Lorsque je suis lasse, je décide de gagner du temps. Je souris et lorsque l’on insiste un peu trop lourdement en face, je finis par battre des cils à mon tour et laisse échapper de ma voix la plus mielleuse « Tu as raison. Tu peux me passer le sel ? ».
Surpris, l’autre baisse la tête, coupé.e dans sa logorrhée. Moins de stimulations face à l’adversité : vacances pour tous.

J’en viens presque, avant chaque dîner, à m’engouffrer tout le catalogue Bricorama sur les nouvelles cuisines. Je prends sinon l’air les cheveux mouillés en plein courant d’air, pour me déclencher une extinction de voix. « Je ne peux pas venir désolée, je suis complètement aphone… » Ou alors, si j’ai vraiment faim, je m’y rends quand même et me place en bout de table, loin des fauteurs de trouble.

Au final, les dîners ont l’avantage de servir de curseur sur l’état de vos amitiés : voir si vous avancez ou non dans la même direction. Vous vous apercevez des divergences d’opinion et des évolutions différentes de chacun.
« Ah donc pour toi, les minorités doivent rester à leur place…« 
Finalement, les boîtes et les bars sur-bruyants, ce n’est pas plus mal avec certaines personnes.

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