Les plantes d’intérieur

Mes deux mois de confinement se sont écoulés chez mes parents, sur un rythme d’une belle douceur, ponctué par des crises d’allergie et des discussions sur l’intérêt de Friends. Pendant ce laps de temps, j’ai momentanément occulté que j’avais claqué la porte de mon appartement en y laissant un être vivant à l’intérieur. Quelqu’un qui continuait de compter sur moi, aveuglément et naïvement, bien que je ne lui ai jamais, ô grand jamais, prouvé ma fiabilité.

J’ai nommé Simone, ma vétérante. Simone, la plante vendue comme indestructible par Truffaut, le niveau 0 de la main verte, la miraculée de la canicule 2019, l’arbuste autonome et indépendant pendant mes nombreux voyages, ma championne, ma guerrière devant lesquels mes proches s’extasiaient. Lorsque j’ai réintégré mes pénates, j’ai bien compris que tout était terminé. Simone n’était même plus dans l’état de me taper sur les doigts ou de me bouder un peu, à se draper dans son feuillage, l’air faussement blessée. Ses feuilles ressemblaient aux tentacules d’un alien anorexique, pendant lâchement sur les rebords de son cache-pot. Je percevais même l’un d’entre eux comme un « fuck », dernier sursaut de déception et de haine à mon égard. Deux mois sans eau et en plein soleil, les règles du jeu auraient certes mérité d’être revues.

En contemplant Simone une dernière fois, je me suis sentie tortionnaire, criminelle, monstre dénué d’empathie. Je murmurai un « c’est la faute du pangolin » pour tenter laborieusement de me dédouaner mais feu ma plante ne m’offrit qu’un silence mortuaire. Heureusement, seule Simone avait élu domicile survivait dans mon appartement : qu’en était-il de tous ces passionnés de verdure qui, ayant quitté précipitamment la capitale pour se réfugier loin des villes, retrouvaient leurs engeances feuillues après deux mois d’absence ? Des scènes de désolation et de massacre dans tous les appartements parisiens.

Les plantes commencent à être un de ces innombrables achats d’adulte : ceux que tu ne comprenais pas enfant ni adolescent lorsque tu voyais tes parents s’enthousiasmer devant une orchidée, tel un chien face à un bout de bois. Comme les sujets de conversation pendant les dîners, tu méprisais un peu tout cela et tu te disais que jamais cela ne t’arriverait. Jamais.
Perdu bis.
La plante habille ton studio et lui donne du cachet. Elle peut même être une sous-catégorie à cocher en tant qu’adulte responsable : je peux avoir un gosse, je prends soin de mes Broméliacées parfaitement.

En déposant Simone délicatement dans sa sépulture provisoire alias le local poubelle, je m’interrogeai : pourquoi certains développent une main verte des plus puissantes et deviennent des Edouard aux Mains d’Argent ? Plusieurs de mes proches transforment leur intérieur en réelle serre, où les plantes s’agglutinent à vingt par mètre carré, les feuilles luxuriantes, le parfum suave, les fleurs aux couleurs clinquantes. Elles respirent le bonheur et l’épanouissement, je les entends presque soupirer d’aise quand je m’assieds près d’elles.

Heureusement, un de mes très bons amis m’accompagne en tant que grand génocideur de plante ou tueur en série végétal. Samuel, homme brillant, sensible, gentil, créatif réussit un jour le prodige de décimer un cactus. Comme quoi, il n’y a des fois aucune logique : les êtres les plus bienveillants peuvent anéantir l’indestructible. Rassemblons les belles personnes de cette planète autour de la Le Pen Family : avec un peu de chance, le pouvoir va muter et se répercuter sur les êtres vivants.

« Mais cela s’apprend la main verte !« , me rétorque ces ami.es, un sécateur dans une main en train de faire leurs toilettes à l’intégralité de leurs forêts équatoriales. Ils sont plus enthousiastes à l’idée de se rendre à Truffaut ou Jardiland qu’un enfant à Disneyland. Ils s’extasient sur le prix, hésitent pendant trente minutes sur le choix de tel ou tel végétal et finissent par y laisser une somme à trois chiffres plus que rondelette. « Oh la, la, la j’ai fait des folies« . Sainte-Anne recrute en ce moment, effectivement.

« Je ne supporte plus la ville alors je mets un peu de vert dans mon intérieur » : dois-je pleurer ou rire ? De l’eau gaspillée aussi bien pour faire pousser que conserver le végétal chez soi, des importations par avion (avoir une plante n’annule pas la taxe carbone), une prolifération des virus qui peuvent décimer les arbres car une flore peut être non-habituée à tel ou tel agent toxique ou composant… Coccinelle sur le béton, des surfaces terrestres sont consacrées à la culture végétale, fatiguant ainsi la terre. Le tout pour que ces végétaux soient rempotés dans des supports Made in China.
A ce rythme, si tu détestes autant que cela la ville, déménage. La terre et ton PEL t’en remercieront.

« Tu as vu comment elle est belle ?« . Pour la quatrième fois, oui. OUI. Je ne vais pas m’extasier une après-midi entière sur ton bonsaï et cela me confirme juste que je ne suis pas pressée DU TOUT que tu aies un jour des enfants.
« Je pars en vacances, tu pourras venir les arroser ? » : un autre des inconvénients… Il faut prendre soin de ces merveilles du monde et leur être dévoué.e comme jamais, plus que les hommes d’église envers les enfants (je sais, elle était facile). Le guide d’instruction laissé par votre proche est de dix pages recto verso (FRONT AND BACK !), avec des conseils différents pour chaque plante.
Le positif reste de négocier un petit salaire de plant-sitter ou un beau cadeau de remerciement… Sauf si votre proche se rend à Roubaix. Les magnets ne promettent pas d’être des plus funs et vendeurs. En revanche, le Maroilles vous aidera à tuer votre prochain date à trois mètres, juste en ouvrant la bouche.

Des heures à les arroser, leur tailler les feuilles en étoile ou polygone, à choisir avec attention le terreau, l’emplacement.. Sauf que cette plante est aussi pénible que moi lorsque je suis mal lunée et que je refuse tête baissée d’obéir.

« Ah non, ça ne lui a pas plu… Elle perd toutes ses feuilles !! Je la redéplace. La pauvre bichette« .
Attends, on arrête tout. La plante boude, se laisse mourir car tu as osé la décaler de cinquante centimètres et changé la marque de son eau minérale ? Je ne supporte déjà pas ce genre d’attitudes de la part de mes proches et là, il faudrait la tolérer d’un ficus ? Ce n’est pas comme si des tablettes de chocolat et des billets de banque pendaient de ses branches ou que se cachaient sous les racines le vaccin contre le Covid.

2 commentaires sur “Les plantes d’intérieur

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