Les mariages

Le glissement dans la vie d’adulte se fait insidieusement. La difficulté à se remettre d’une fête en est un des premiers signes mais j’ai bien trop décrit cette déchéance pour m’y attarder de nouveau. Si ton corps n’a pas la décence de te prévenir en t’envoyant des recommandés corporels (cheveux blancs, métabolisme plus lent, fatigue chronique, perte capillaire pour les hommes, gravité mammaire pour les femmes), la société, dans sa grande bonté, se chargera de t’alerter en ajoutant sous ton nez, par le biais de tes paires, la fameuse To Do List d’adultes.
Celle-ci est longue et fastidieuse. En revanche, elle comporte LA FÊTE de ta vie. Celle où tu es assuré.e d’avoir tous les gens que tu aimes rassemblés au même endroit et où la migraine subite et foudroyante ne sera pas une excuse acceptable pour décommander (elle l’est déjà moyennement aux anniversaires, aux crémaillères et aux apéros lambdas mais nous fermons tous les yeux, de temps à autre).

J’adore les mariages. Je n’y peux rien, certains nuisibles râleront « ah mais un gouffre financier sans fond gnagna, bonjour la société patriarcale et traditionnelle, pas besoin d’un bout de papier pour dire à l’autre que tu l’aimes…. » Mais silence ! Personne ne vient vous enquiquiner sur les paquets de cigarette avalés par centaines, les Deliveroo, les jeux à gratter, les sacs de luxe, les emoji bisous à la fin de vos sms, alors laissez-nous la fête.
L’énergie qui se dégage de ces moments accroche un sourire passablement niais ET émerveillé sur mon visage. C’est une ébriété agréable, un shot d’adrénaline, qui dure quelques jours. Autant je mène une farouche campagne anti-enfant auprès de mon entourage, autant je les incite vivement à se marier. Peut-être est-ce parce que tous les mariages où j’ai pu me rendre, les gens ont fait l’effort de mettre de côté leurs griefs personnels pour ne laisser transparaître que leur joie et leur amour.

Les discours m’arrachent tous des larmes, le frère dont la voix tremblote au moment de s’adresser à sa sœur, les parents un peu déboussolés « mais il y a encore quelques années, on lui tenait la main pour marcher », les ami.e.s qui se rappellent les débuts de l’histoire, les discussions interminables sur l’analyse d’un sms, la première nuit, les premières embrouilles, l’état de leur proche avant, pendant et désormais l’après évènement qui se profile…
Les filles s’empêchent de pleurer pour ne pas flinguer leur mascara, juchées sur des talons de 10 centimètres alors que le reste du temps, elles privilégient des Stan Smith. Certains hommes pleurent aussi ou bien, ils desserrent nerveusement le noeud de leur cravate et se raclent la gorge, « nan mais le pollen, c’est dingue ! ».

Tout le monde est heureux à un mariage, dans une adrénaline extrêmement particulière, où il faut aller vite. Et, en même temps, on se surprend à savourer chaque seconde, à souhaiter que les minutes ralentissent leur course folle, que la terre tourne plus doucement.

C’est positif. C’est sacrément positif, quand on y pense. Cependant, il persiste des zones d’ombres, des moments où un mariage peut basculer dans le drame le plus profond. Pas besoin de lancer une émission type quatre mariages pour une lune de miel pour voir des gens se crêper le chignon ou ressentir un vif agacement. En voici une liste rapide non exhaustive.

Dans un premier temps, les mariages à thème type Seigneur des Anneaux devraient être dénoncés à la police des moeurs et du bon goût. Gollum, Sauron et les pieds des hobbits n’ont jamais été sujets de fantasme et n’évoquent pas, pour le commun des mortels, d’amour éternel. Vos invités n’ont jamais rêvé de porter des oreilles d’elfe de toute leur existence. Le seul avantage d’un mariage thématique est de réaliser une épuration dans votre cercle d’amis : ceux qui vous diront que votre idée craint mais viendront quand même ou les lâches qui décommanderont sans réelle raison et auront très envie de vous inviter à dîner un mercredi soir.

Quiconque a déjà occupé le fameux rôle du témoin va savoir de quoi je parle : pile ou face la réussite. Soit, coup de chance, vous vous connaissez déjà et vous êtes de base bons amis. Soit c’est la découverte et l’on peut avoir du fil à retordre. Certains feront tout à l’arrache tandis que d’autres aimeront être organisés, plusieurs proposeront des activités qui feraient rougir Bigard alors que ceux d’en face tableront sur du classique… La troisième guerre mondiale se joue dans chaque groupe WhatsApp de témoins et où chacun puise au fond de lui des trésors de patience, dignes du Dalai Lama himself.

Un mariage réussi est un mariage sans enfants. Les gosses ne comprennent rien à ce qu’il se passe, ils sont surexcités en permanence, hurlent pour le plaisir et seront réveillés dès 7h le lendemain alors que vous chercherez avec difficulté un doliprane. Passés treize ans, ils sont rivés sur leur téléphone en bonne crise d’adolescence qui se respecte : il faut faire la gueule en permanence, même pour un mariage. Souci de crédibilité. Être trop loin de la table des enfants génèrera de l’angoisse (est-ce que tout va bien, est-ce que personne ne l’embête, est-ce qu’Arsélien se tient bien, est-ce que la baby sitter fait attention au kiwi car il est allergique). En être trop près vous donnera envie de briser la coupe de champagne et de vous enfoncer le verre dans les veines au plus vite.

Le mariage n’est pas une chasse ou une ode aux célibataires… Arrêtez avec la table des single ladies et boys. ARRÊTEZ. Empêchez Tonton Joseph de nous demander « c’est quand ton tour » trois fois dans la même heure et de rassembler les filles en troupeau pour le lancer de bouquet. On ne tourne pas « Le mariage de la tentation » ou « Les témoins de l’amour« , merci.

Je demande ensuite la cérémonie religieuse, supplice réel pour toute personne agnostique, athée ou de confession différente. Prenons ici, comme exemple, la messe. Tu ne comprends rien au latin, tu t’embrouilles dans les versets, tu te lèves et t’assieds en retard, tu n’oses piper mot parce que le moment où tu vas chanter est obligatoirement celui où tout le monde va se taire. C’est comme demander à un aveugle et sourd de suivre une chorégraphie de Beyoncé.
Evidemment, dans mon cas, tu es au premier rang et le prêtre te dévisage froidement car tu te contentes juste de sourire.
Je ne suis pas demeurée ou impolie, mon père, juste complètement larguée.

Après la cérémonie religieuse ou mairie, chacun veut se dégourdir les jambes et commence à partir au diable Vauvert. Mariés et témoins se transforment alors en berger allemand pour rapatrier toutes les brebis et respecter un ordre précis pour les photos de groupe. Cela prend, au bas mot, deux heures et il y a forcément une personne qui râlera sur sa tête. « Oh, on peut la refaire ? Je ne m’aime pas trop sur celle-ci. » Vous serez moches avec ou sans filtre, le photographe ne peut rien faire.

Les personnes qui ne tiennent pas l’alcool semblent occulter cette vérité générale pendant les mariages. Si en happy hour classique tu ne tolères pas deux pintes, pourquoi cela changerait-il maintenant ? Une personne ivre se transforme en enfant sauf qu’elle est beaucoup plus bruyante et difficile à maîtriser. Elle hurle, devient vulgaire, exhibe son humour graveleux et borderline. Problème : il est trop tard pour la désinviter. Déjà pénible un vendredi soir lambda, elle en devient insupportable un jour de mariage. Privilégiez San Pellegrino plutôt que Dom Perignon. Pitié.
Ce sont en plus les personnes qui tiennent A TOUT PRIX à faire une animation : discours ennuyeux, révélations gênantes au beau milieu de l’assemblée, lancement du jeu de la jarretière, powerpoint longuissime ponctué de commentaires détestables… Le but est de passer un bon moment ensemble, non d’écourter les réjouissances au plus vite.

Les mariages sont une des nombreuses preuves de la difficulté d’être une femme. Un homme tablera sur un costume et sera tranquille, un choix simple et efficace. La robe d’une invitée reste un casse tête infini : pas trop longue, pas trop courte, quelle couleur choisir, quelle matière pour ne pas puer la transpiration à trois mètres au bout d’une heure, pas trop pouffe, pas trop stricte. Ne pas être plus belle que la mariée mais en même temps un minimum élégante, ne pas ressortir la même tenue qu’à la noce de l’an passé. Il faut pouvoir danser sans se prendre les pieds dedans ou qu’elle ne remonte trop, il ne faut pas qu’elle soit trop serrée pour ne pas deviner la culotte ou le string, ni trop large pour éviter l’aspect chapiteau de cirque…
Vous l’aurez compris, le choix de la robe est plus complexe que l’achat d’un premier appartement.
Evidemment, il y aura toujours une donzelle dénuée de sens moral et de logique, qui aura opté pour une robe blanche. « Oh mais je ne vois pas le problème« , l’air faussement catastrophé. Tu es bien la seule, ma cocotte. « Je suis daltonienne » : non. Tu es juste une connasse.
Cessons l’hypocrisie : levons cette interdiction de venir en tongs. Nous finirons toutes par danser pieds nus au bout de la deuxième chanson.

La musique adoucit les moeurs mais peut aussi les flinguer. Si le DJ commence son allocution avec un « vous êtes chaud« , il ne le sait pas encore mais il vient de perdre un pourboire. S’il n’écoute pas les souhaits musicaux des mariés, un drame se profile. Oui pour les lacs du Connemara, la Macarena, à cinq heures. Non pour la chenille et la danse des canards, à toute heure.

L’urne, enfin, ce moment si délicat de glisser le chèque. Je ne parle pas ici du mariage d’une des personnes pour laquelle tu es prêt.e à donner un rein, en temps normal. J’évoque les autres noces, celles des connaissances, de la famille éloignée.
J’aimerai que l’on nous dise CLAIREMENT combien on attend de nous plutôt que de rêver pendant des semaines avant le jour J que l’urne me gobe la main en hurlant « RADINE » ou « TU TE LA PETES ». A tous ceux qui me conseillent « tu mets combien t’aurait coûté le dîner« , bonne blague : je ne vais pas passer ma soirée à remplir des notes de frais mentales. « Alors j’ai pris deux tranches de foie gras, qui doivent bien coûter cinq balles pièce mais je n’ai pas bu de vin donc… »

Et enfin, last but not least : les gens qui râlent sur l’organisation et ne se gênent pas pour en toucher deux mots aux mariés « ah mais je n’aurai pas fait comme cela, ta robe est un peu trop décolletée, pourquoi avoir choisi une entrée vegan, les roses, pourquoi avoir choisi des roses, c’est un peu cliché, des hortensias c’est plus joli, le lancer de bouquet aurait dû être plus tôt, pourquoi du Bordeaux et pas du blanc« . On devrait rétablir la peine de mort pour vous, sincèrement. Taisez-vous, laissez les gens être heureux et profiter du moment (bon sauf si c’est un mariage Seigneur des Anneaux, vous pouvez vous fendre d’une petite remarque).

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