Le coup de foudre

Il n’y a rien de plus magique et agaçant qu’un coup de foudre.

Le saligaud frappe au moment où nous nous y attendons le moins. Des mois et des dizaines de soirées à être sapé.e comme jamais, à écrémer les applications et les bars, à laisser son regard se perdre dans la rue ou dans le métro pour les plus romantiques. L’espoir est tapi au coin du coeur et ce dernier meurt d’envie de ressentir quelque chose, de sortir de cette douce hibernation sentimentale. Ce même espoir est parfois décapité en place de rêve, au bout de la deuxième gorgée de bière. Nous rentrons ensuite chez nous, la bourse plus légère et les pensées moins douces. Quelques fois, ce rencard peu concluant est ramené dans nos draps pour donner une chance, tromper la solitude quelques heures ou assouvir un besoin charnel. Dès le lendemain, se regarder dans la glace n’est pas aisé : les esprits peuvent très bien se mentir, pas les corps.

Nous désactivons pour mieux réinstaller la semaine suivante toutes les applications de rencontre de la création, nous jurons que l’on ne nous y reprendra plus, nous baissons nos critères d’exigence, nous les revoyons à la hausse, nous nous plaignons auprès de nos proches, nous nous jetons à coeur perdu dans le travail. Nous en devenons imbuvable et nos amis songent à nous écrabouiller le front dans les nachos en pleine Happy Hour.

Et puis, un jour, l’Univers nous fait un pied de nez.
Traduction : le jour où vous êtes sortis habillé.e.s à l’arrache, le cheveu ni propre ni sale, de forte mauvaise humeur ou un peu déprimé.e, sans rien attendre en retour qu’une bière de qualité passable. C’est au moment où nous avons cessé d’attendre que l’on comprend pourquoi nos pensées s’étaient enfin mises sur pause. Il faut désormais accueillir comme il se doit cet évènement qui permettra à notre esprit de reprendre sa course folle de plus belle. L’amour a le sens de l’humour.

Le coup de foudre se cache dans un détail. Dans un sourire et dans un regard. Dans une répartie amusante. Dans une manière de baisser la tête ou de faire face. Dans cette douceur mêlée de violence, qui donne aussi bien l’envie de caresser que de mordre l’autre. Dans un éclat de rire. Dans une sensibilité dissimulée aux yeux des autres mais qui transparaît si facilement pour vous. Dans cette surprise ressentie face à cette personne, qui peut parfois combiner tout ce que nous détestons de prime abord.
Car oui, nous tombons amoureux de détails que nous conspuions tant auparavant : Cupidon louche et aime nous gifler nos préjugés en pleine babine. Votre idéal était Jake Gylenhaal ou Monica Belluci ? Le coup de foudre vous fera trembler face à Franck Dubosc ou Vanessa Paradis. Aimer lire était un critère vital, primordial, un des piliers de toute bonne relation qui se respecte ? En face, on vous répondra les Marseillais ou FIFA.
Le pire, ou le plus beau, c’est que vous vous en moquerez.

Nous ressentons tour à tour de la peur et une sourde attraction, l’envie de s’enfuir et de s’approcher en même temps. Paradoxalement, nous ne nous sentons rarement autant à notre place que dans ce jeu de séduction.
Le coup de foudre transforme, même votre proche rationel.le à l’extrême, en Spielberg de la relation amoureuse. Le cerveau fonctionne à mille à l’heure et tous les scénarii catastrophes ou idylliques peuvent se dérouler en l’espace de trente secondes. Il n’est pas rare d’alterner mariage avec lâcher de colombes, tour du monde, création d’une entreprise commune, golden retriever et trois enfants… Face à une manipulation perverse, mensonges éhontés, un ancien amour retors, une famille hostile et une mort soudaine type accident de voiture. L’ensemble du corps et de l’esprit sont sous MDMA, alternant euphorie et descente profonde.

Le téléphone devient notre pire et notre meilleur ami. L’addiction à ce tas de ferraille se fait de la plus détestable des manières et en moins de temps qu’il ne me faut pour l’écrire. Une vibration : nous frôlons l’arrêt cardiaque, avant de s’apercevoir que, non, c’est Mamie Claudine ou notre copine Lisa, qui nous demande à quelle heure est prévue le ciné de ce soir.
Nous maudissons les deux et hésitons à blacklister la personne nous ayant volé notre coeur et notre dignité. Puis, nous sourions un peu bêtement lorsque le téléphone s’allume, cette fois-ci, avec le bon prénom.

Le coup de foudre nous renvoie à la case quatorze ans, où tout est démultiplié, où les échelles de mesure et de voltage sont jetées aux orties.
Les émotions sont à leur paroxysme, le festival de Rio de Janeiro, Burning Man, Noël, Hannoukha, l’Aïd, la fin du confinement, le tout rassemblé dans une seule sensation. Cela fait beaucoup, surtout quand cette émotion occupe l’intégralité des cellules et vibre de manière permanente vers le plexus solaire.
Pour le monde entier, nous devenons d’une niaiserie abyssale et méconnaissable. Nous développons une surdité digne d’un.e octogénaire face aux recommandations de nos proches, proches qui ne nous reconnaissent plus d’ailleurs. Où est passé leur ami.e acide, comment la transformation en Bisounours rose bonbon a-t-elle pu s’opérer aussi facilement ? Comment pouvons-nous leur rebattre les oreilles pendant une heure sur l’analyse d’un simple message, sur la place d’un point ou d’un smiley ?

Nous en venons à souhaiter mourir pour que cela s’arrête, pour que cette joie douloureuse cesse. Nous ne reconnaissons plus ce visage torturé et épanoui, chaque matin, au dessus de nos lavabos. Nous nous détestons autant que nous nous adorons. Émerveillement et indignation s’alternent devant ces distances balayées en un battement de cil, cette addiction à un souvenir alors que nous prônons nos libertés et nos indépendances comme des étendards. Nous nous noyons en même temps que nous apprenons enfin à respirer.
Et encore aujourd’hui, cet élan peut continuer de nous faire trembler lorsque nous n’y prenons garde.

Même si l’histoire est terminée, même si les années ont passé, il suffit de croiser sans s’y attendre cette personne au détour d’une rue, d’une soirée, pour que notre coeur trébuche. Il remonte presque dans notre gorge et commence à battre un rythme frénétique avec plus de talent que le batteur de Led Zeppelin. Notre coeur et notre âme nous rappellent qu’ils sont vivants, sensation aussi agréable que douloureuse.

Je laisse le mot de la fin à Jean-Jacques :

Il nous laisse vide et plus mort que vivant
C’est lui qui décide, on ne fait que semblant
Lui, choisit ses tours et ses va et ses vient
Ainsi fait l’amour et l’on n’y peut rien

Un commentaire sur “Le coup de foudre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s