Le célibat

« Nous sommes en 2020 après Jésus-Christ. Toute la Génération 28-35 ans est occupée par la relation de couple… Toute ? Non. Un noyau peuplé d’irréductibles Gaulibataires.eses résiste encore et toujours à l’envahisseur. »

Nous approchons donc de la trentaine. Plusieurs personnes de notre entourage sont dans une relation de couple établie et sérieuse, se sont peut-être déjà mariés, achetés un appartement, un chien, voir pour les plus désespérés ont pondu un gosse.
Je ne fais pas partie de cette strate sociale : à la bucket list de la vie d’adulte réussie, je peux uniquement cocher appartement. Pas propriétaire et deux pièces, hein. Locataire et studio.
Un iPhone SE, un Mac Book Air de 2016, un cuir vieux de 10 ans, un permis de conduire à 6 000 balles pour une utilisation inexistante, une flic-flac au lieu d’une Rolex, toutes mes dents et roulez, jeunesse.

Le célibat à 28 ans suscite de l’angoisse au sein de l’entourage et plus précisément, auprès de la famille. Les petits enfants tant attendus ne peuvent pas retarder leur arrivée ! Tes parents sont bien plus prêts à devenir Papy et Mamy que toi à juste envisager neuf mois de grossesse.
Horloge biologique, sexisme ordinaire, injonction à la maternité pour être une femme épanouie : on s’inquiètera toujours plus pour une fille célibataire qu’un homme. Mes parents, à ma précédente rupture d’envergure, ont laissé échapper cette phrase ô combien révélatrice « tous les hommes biens sont déjà pris, c’est vers 22-23 ans que tu rencontres la personne ». Il ne me restait donc, à 26 ans, pour le restant de mon existence et la construction d’une relation sentimentale et potentiellement la création d’un être humain, que les blaireaux pures races, les indécis, les super connards, les fils à maman. Rassurant.

Ta famille se demande aussi comment les rencontres se font, « à cet âge ». Oh, bah, ça ne change pas trop : les amis d’amis, au travail, les bars, les boîtes de nuit, trois grammes d’alcool, du panache et de l’audace, Tinder.
– Oh non, ne cherche pas sur Tinder, il y a des fous !
Oui, enfin bon, Guy George, il n’avait pas Tinder.

Les parents partent, comme ils le peuvent, à la pêche aux informations : « tu as de nouvelles conquêtes ? », « tu n’as trouvé personne avec qui partir en weekend ? », « une fille ou un homme, tu sais, tant que tu trouves le bonheur… ». Ils prônent l’ouverture d’esprit pour lutter contre cette idée angoissante que, quand ils auront cassé leur pipe, leur progéniture finisse seule et isolée à Noël, dévorée par ses chats, une tisane à la main.
Il vaut mieux s’endetter pour un mariage, qui a 40% de chances de finir en divorce, que de rester seul.es.

Presque toutes les émissions de télé-réalité se focalisent sur la rencontre de l’âme soeur : je n’ai jamais vu de pitch comme « Trouve l’ami.e de ta vie » ou « Découvre ton Ikigaï ». Et bon sang de bonsoir, suis-je la seule à m’offusquer du concept de « Mariés au premier regard » ?
– T’as fait quoi samedi ?
– Ah, et bien, je me suis marié.e avec Paul à Grans. J’avoue que j’étais un peu surprise, il vote FN et connaît tous les candidats des Chtis à Ibiza mais les trois experts ont juré qu’on était compatibles.
Sérieusement ? On en est là ? Des ingénieurs épluchent des tableaux Excel pour en extirper des données et nous guider vers le pseudo amour de nos vies. Rappelons-nous deux secondes qui s’en occupent : des INGENIEURS. Avez-vous déjà passé une soirée avec cette catégorie socio-professionnelle ? Ne faisons pas de généralité mais les émotions restent honnies et ils appréhendent le monde par calcul et logique. Or, l’amour ne fonctionne pas de probabilités et statistiques. Je préfère encore laisser feu Paul Le Poulpe désigner de son tentacule le potentiel homme de ma vie qu’autoriser un ingénieur à faire l’apprenti Cupidon.

La société est aussi profondément stigmatisante envers les célibataires et vous pouvez vous en apercevoir de la plus simple des manières. Rendez-vous au supermarché et faites vos courses : tentez d’acheter UNE portion de quelque chose. Juste une. Un steack végétarien ou de boeuf, une escalope de poulet, un pavé de saumon… Tout est vendu par deux. En permanence. Être seul.e t’apprend la patience et l’humilité : accepter de manger deux jours de suite le même plat. En revanche, si tu te plantes dans la recette, c’est doublement douloureux. Tu n’as personne avec qui partager ce curry aux crevettes fadasse (et surtout lui en glisser un peu plus dans son assiette que la tienne).

Certaines personnes en couple te plaignent en papillonnant des cils : elles occultent avec une déconcertante facilité qu’elles aussi sont passées par là. Ne faites pas trop les malins les copains, les statistiques des divorces sont contre votre couple et l’un de vous deux finira bien par passer l’arme à gauche un jour, sans vouloir être désagréable et sinistre… « Divorcé.e ou veuf.ve, ce n’est pas pareil qu’être célibataire » : effectivement, tu te cognes plus de paperasse.

Quand tu es célibataire et qu’une bonne partie de ton entourage vit une relation sérieuse depuis belle lurette, tu fais figure d’exotisme. Tu racontes tes aventures et l’on t’écoute plus que le Messie venu délivrer la bonne parole. Même si ton histoire ne casse pas trois briques, elle détient le charme de la nouveauté et de l’excitation des débuts. Le premier baiser, la première nuit, les premières vacances, les premières engueulades… Ton entourage vit presque par procuration, en quelque sorte.
Être en couple de longue durée prive d’histoires à narrer, du rôle de conteur : soit cela se passe bien et tu restes silencieux, soit c’est l’Apocalypse et tu peux t’exprimer. Le malheur délie les langues dans n’importe quel contexte : le bonheur, s’il est constant et s’inscrit dans la durée, muselle.

L’approche de la trentaine complexifie également l’état civil amoureux. Adolescent, nous nous embrassions en soirée : le lendemain, nous étions en couple. Une simplicité abyssale.
Aujourd’hui, plusieurs cases peuvent être cochées avant de pouvoir affirmer être dans une relation.
– « Je n’ai rien de sérieux » : vivotage entre différentes personnes depuis plus ou moins longtemps. Une nouvelle rencontre chasse la précédente un peu décrépie. Plusieurs plans culs réguliers et Sex Friends cachés sous la manche du trench.
– « On est exclusifs mais on est pas ensemble » : ne partager la couche que d’une seule personne mais point d’émotions ici-bas. Tout du moins pour le moment. L’exclusivité démontre soit un intérêt palpable des deux parties soit un emploi du temps surchargé.
– « On est exclusifs, on dit qu’on se voit mais on est pas ensemble » : on s’approche dangereusement de la relation de couple mais il ne faut pas trop effrayer les deux protagonistes avec une étiquette officielle.
– « On est en train d’essayer quelque chose » : amorce douce mais claire et nette. Attention, on switche !
– « On est ensemble et on est exclusifs » : félicitations, retour à la case de la notion de couple de 16 ans et celle validée par la société.
– « On est ensemble mais non exclusifs » : les libertins. Leur plat préféré reste la pizza mais ne crachons pas sur les pâtes, les raviolis, le reblochon… Vous voyez l’idée. En revanche, on ne triche pas sur les sentiments.
– « On est polyamoureux » : une relation de couple avec plusieurs personnes. Sexe et amour se partagent sans l’ombre d’un souci et l’on s’éloigne de la monogamie traditionnelle.

Je garde en mémoire le souvenir d’un ancien stagiaire, perplexe du haut de ses 18 ans, devant toutes nos histoires étalées au grand jour lors de pauses déjeuners.
Mais c’est super compliqué ! Ca commence à quel âge toutes ces étapes ?
– Vers 25 ans : l’âge de la désillusion.

Les cases « Célibataire », « En concubinage », « Pacsé.e », « Divorcé.e », « Veuf.ve » des documents officiels semblent bien restrictives face à cette évolution à laquelle nous sommes confronté.es. Tout ce qu’il se passe avant de cocher une de ces cinq cases n’est pas considéré comme une situation valable et pérenne dans le temps… Ou socialement acceptable.
Nous pouvons développer ces évolutions dans nos cercles d’amis mais devons garder la bouche bien fermée face à notre entourage familial. Plongée dans l’intime ou choc des cultures ?

Lorsque l’on se rend à un déjeuner ou autre réunion familial.e avec des membres dits éloignés, deux questions vous sont automatiquement posées : votre travail et votre situation sentimentale. Il est bien rare de passer trois heures à bavasser sans aborder ces deux sujets. Inconsciemment, certaines personnes en face de vous vous catalogueront « instable », « immature » ou « plan galère », si vous ne cochez aucun de ces deux tcheck point de base de la To Do List d’adultes.
Tu ne peux même pas dire que tu es heureux.se ainsi : on te tapera sur la main avec moults soupirs. « Ne nous mens pas… Nous nous doutons que c’est compliqué. »
Globalement, je le vis bien mais si tu aimes m’imaginer désespéré.e, paye-moi donc une autre bière. Tant qu’à faire.

Le célibat fascine autant qu’il repousse. Dans une société où nous avons grandi avec Walt Disney et des histoires d’amour éternel, vivre seul.e effraie. Très vite, on blâmera la personne : si elle ne trouve point chaussure à son pied, c’est en grande partie à cause de ses défauts, de ce qu’elle est en tant qu’être humain. On accusera ses exigences qualifiées de démesurées, son caractère difficile, ses névroses, son sens de l’esthétisme… Le célibat n’est rarement choisi mais souvent subi.
Tu es célib’ ? Tu es moche, pénible, bête, immature ou autre. Et bonne journée, bien sûr.

Plus sérieusement, les gens t’en veulent quand tu leur dis qu’il s’agit d’un choix assumé. Tu passes pour une personnalité déviante, sans valeur, anti-conformisme, égoïste, immature… « Toujours à jouer l’original.e ».
Il vaut presque mieux rester malheureux.se à deux qu’heureux.se en solitaire.

« Sois un peu moins exigeant.e ».
C’est ta soeur, l’exigence. Sinon, la dernière fois que tu l’as touché.e (attraper ensemble le même paquet de Chocapic ne compte pas) et appelé.e mon amour (cette dénomination est également refusée lors de ta demande pour descendre la poubelle), ça remonte à quoi ? Quatre ans ?

Allez, c’est moi qui te l’offre la bière.

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