La grossesse

Nous vieillissons. C’est inéluctable, personne ne peut lutter. Même Joey dans Friends a essayé de marchander avec notre ami tout puissant et cela s’est soldé par un échec.
Rattrapé par l’envie de transmettre ou la peur de la mort, votre entourage commence alors à se pencher sur la question. Les listes de naissance, les baby showers et les faire part pleuvent dans vos boîtes mails ou postales. Partir en vacances ou offrir un nounours à Céleste, Atlas, Germain, Hanaé, il faut maintenant choisir.

Vous supportez votre copine, anciennement addict aux sushis et au vin blanc, boire son Evian et analyser la carte du restaurant. Vous l’écoutez se plaindre sur les nausées, la rétention d’eau, le mal de dos, les seins gonflés, la difficulté de se baisser.
Je lutte à chaque fois pour ne pas répondre assez sèchement « Mais personne ne t’avait prévenu ? » Ca dure quand même depuis la nuit des temps cette affaire. Ce n’est plus un secret qu’être enceinte n’est pas une cure thermale. Ca se saurait.
Argument imparable : pourquoi les hommes, si propices à tout vouloir comprendre et connaître, à supporter des opérations pour allonger leur pénis, s’implanter des cheveux, gonfler leurs pectoraux ne se sont jamais penchés sur l’opération médicale leur permettant d’enfanter ? Les nausées, les montées de lait, les hémorroïdes, les émotions en dents de scie, les cystites, les vergetures, les mycoses, tout ce beau packaging n’a pas suffi à les convaincre ? Tiens donc. Je pose ça là et vous laisse méditer.
Si cela ne suffisait pas, les médias nous aident à comprendre que la grossesse reste une pratique sexuelle à risque. Les émissions type Baby Boom sont crées pour endiguer la natalité française et inciter la population à pratiquer exclusivement la sodomie ou le 69.

Elle parle, que dis-je, elle déblatère sur la couleur de la chambre, sur les jeux en bois, sur l’absence d’écran jusqu’à trois ans au moins, sur les vêtements en coton bio, sur le choix du prénom. Elle réfléchit entre Amédée et Eole. Je n’ose lui dire que le dernier m’évoque à la fois auréole (et pas celle de l’ange) ainsi qu’éolienne. J’hésite presque à lui glisser si le mouflet était désiré mais même si son verre ne contient que de l’Evian, cela ne sera de toute manière pas agréable à recevoir en pleine tête.
Je vois de plus en plus d’artistes ratés qui décident finalement de laisser parler leur créativité face au livret de famille : Atlas, Céleste, Lancelot, Pomme, Bulle, Amadéo. Le gamin n’a pas encore pointé le bout de son nez qu’il sera affublé d’un patronyme digne d’un meuble Ikéa. Certains accouchements doivent être provoqués ? Quelle surprise. Je ne peux pas blâmer l’enfant de vouloir retarder à tout prix son entrée dans le monde. Une planète en urgence sanitaire, des animaux en voie de disparition par centaines, l’explosion de la télé-réalité comme référence culturelle et en plus, être affublé d’un prénom « original » pour ne pas dire ignoble, cela fait beaucoup comme entrée en matière.

Je ne veux pas d’enfants. Je les trouve très touchants mais chez les autres. Pas chez moi. Je m’estime suffisamment névrosée et compliquée pour mon entourage : je me refuse à faire payer cela à un gamin qui n’a rien demandé. Mes amis m’apprécient et font avec : le jour où ils en auront ras la casquette, ils partiront sans demander leur reste et à raison. J’éprouve une certaine difficulté à imaginer mon gosse prendre sa peluche Babar, son sac à dos et claquer la porte d’une voix sèche « Maman, tu me fatigues, je ne sais pas si commander ces lingettes zéro déchet reste une action éthique ou de paresse« . Non. Abéliard se taira et me supportera en silence. Il ne se rendra compte de mes angoisses que des années plus tard, au moment où je lui aurai déjà bien pété le crâne.

Toute relation équilibrée consiste à pouvoir reprendre ses cartes lorsque l’un des deux n’y trouve plus son compte. Un enfant, ce n’est pas jouable. Tu ne peux pas lui dire à six ans devant son bol de Nesquick « écoute, j’ai beaucoup réfléchi. On va s’arrêter là, je m’aperçois que nous n’avons pas de sujets de conversation et bien peu de choses en commun, hormis quelques gènes. Tu n’as aucun avis sur la situation géopolitique du Pakistan, Flaubert, le dernier Dolan.. Et je m’en cogne de tes dessins, l’art abstrait ne m’a jamais trop branché. Voilà, j’ai fait le tour… Prends soin de toi ».
Tu n’as pas de rupture possible avec un enfant, c’est un CDI ou un CDD d’au moins dix-huit ans.

Accessoirement, je ne me supporte pas déjà moi-même et si je pouvais, je me mettrais des claques à certains instants. Je suis névrosée, lunatique, naïve au possible, têtue, angoissée, pétrie de contradictions. Que faire face à un mini moi-même qui combinera en plus les tares de l’autre fournisseur de gênes ?

En conclusion, je laisse à mes proches les nuits écourtées, les couches lavables, les lessives par milliers, les pédiatres condescendants, les cuillères avions, les petits pots, les dents qui poussent et Sophie la girafe.

Évidemment, cet argumentaire, je me le garde pour moi-même de base et encore plus quand je suis face à une femme enceinte. On risque de me faire la morale à base d’un petit coup d’ « horloge biologique« , de « ça passera, tu verras, tu changeras d’avis » ou « tu deviendras une femme accomplie en passant par là« .
Je me sens accomplie en réalisant déjà une myriade de choses : gagner à Mario Kart, écrire mon roman, rire avec des amis, réussir une nouvelle position au yoga, draguer ou dire non poliment à cet homme qui me tourne autour. Cela me suffit.

Je la plains, à vrai dire. Elle lutte tous les jours pour éviter des cadeaux de naissance d’une laideur et d’une inutilité infinie. « Tu es sûre, vous n’aurez pas besoin de ce coussin mains ou d’une tétine dentier? »
Personne ne peut dire la vérité « Après la naissance, nous aurons d’autres choses à faire que de passer notre temps sur Le Bon Coin ou Ebay à essayer de refourguer cette horreur« .

Elle jongle avec les mots et ses hormones dans l’unique but d’éviter de blesser son entourage. Entourage qui en oublie les règles élémentaires de la vie sociale : « je peux toucher ton ventre ? » Euh, bah non. Et ça, c’est quand ils demandent. Quand il leur reste un sursaut de bienséance. On parle de mon corps tout de même. Tu ne vas pas aller palper les testicules du papa, qui ont permis ce petit miracle de la vie.
Etant une grande angoissée de la proximité physique, mon premier réflexe serait de coller une baffe sans réfléchir. Tu me touches, je te touche. Karma, bitch. Garde tes mains dans tes poches.

J’écoute ainsi avec mon plus joli sourire ma copine souffler et se plaindre sur sa grossesse, durant ce café transformé en monologue élégiaque. Parce que, bon, vous votre quotidien, on s’en carre un peu. Comme elle se transforme en Kinder Surprise, votre dernier rencard ne l’intéresse pas outre mesure : la gigoteuse Petit Bateau reste prioritaire.

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