La télé-réalité

Une des premières choses qui surprend mon entourage, quand ils me rendent visite dans mon humble demeure, est l’absence de télévision. La lumière se fait alors sur mon air très souvent ahuri lorsque l’on m’évoque certains pans de l’actualité et le déroulé d’émissions à forte audience. Comme la télé-réalité, pour ne pas la nommer.

Il y a bientôt vingt ans, la France s’extasiait devant onze célibataires âgés de 20 à 29 ans, enfermés dans un loft, filmés 24h sur 24, 7 jours sur 7, pendant dix semaines. Seules les toilettes ne faisaient pas partie des pièces filmées ainsi qu’une autre, imposée par le CSA : cachez moi ces cigarettes, alcools et excréments que je ne saurai voir. Ce fut le premier pas du Français en tant que Big Brother : une possibilité d’espionner ces onze personnes en toute impunité, de se délecter de leur quotidien, même le plus insipide. Comme Dieu, vous ne nous voyez pas mais nous vous observons et nous vous jugeons.

Mon dieu, deux jeunes gens que nous ne connaissons ni d’Eve ni d’Adam font l’amour dans une piscine ! Retrouvons-nous tous les soirs religieusement à heure fixe devant notre télé-écran.

Nous savons tout de ce qu’il se trame entre ces quatre murs et exaltés par cette sensation de toute puissance, nous en oublions toute pudeur et bon sens. Notre lucidité se perd également en chemin : nous occultons que, ce dont nous nous délectons avec tant d’entrain, n’est que le résultat d’un savant cadrage et montage médiatique.
Vulgarité, voyeurisme et impudeur : la sainte trinité de toute bonne émission qui se respecte.

Tout être humain normalement constitué, spectateur comme producteur, aurait dû constater le glissement extrêmement dérangeant qui venait de se produire. Il aurait relu 1984, se serait potentiellement scarifié un chouïa devant sa faiblesse à participer, de près ou de loin, à pareille immondice et aurait coupé court à la découverte. Certaines expériences ne méritent d’être réalisées qu’une fois, comme goûter du natto. Réitérer la chose relève soit du mazochisme soit d’une appétence particulière pour un mets dont l’odeur et le goût sont similaires à ceux d’une poubelle non vidée depuis huit semaines.

Hélas, la boîte de Pandore était ouverte. Tous les scénaristes des grandes chaînes télévisuelles commencèrent à se creuser les deux neurones pour dénicher le prochain concept innovant. Certaines émissions, vendant le dépassement de soi ou le développement de dons artistiques, se multiplièrent : Pékin Express, The Voice, Koh Lanta, La Nouvelle Star, Pop Stars, Star Academy, Top Chef, Master Chef et j’en oublie. Pourquoi pas.

Le concept d’autres émissions de télé réalités ne fut, à mon humble avis, que trouvé pour tester les limites du CSA et de la bêtise humaine : « nan ils ne vont pas regarder ça quand même… ». Et bien si. Les émissions de télé-réalité « romantique » restent un Eldorado inépuisable.
La recherche du grand amour fait toujours vendre, pour une société biberonnée à Walt Disney dès sa plus tendre enfance. Dans chaque dessin animé, le personnage rencontre son âme soeur plus rapidement qu’il n’en faut pour faire cuire 500 grammes de pâtes. Effectivement, tout le monde rêve d’une relation comme celle dépeinte dans Adam recherche Eve, Les Princes de l’Amour, Next, le Bachelor.
« J’ai su que c’était l’homme de ma vie quand, juchée sur mes talons de douze centimètres et en tirant nerveusement sur ma jupe trop courte, j’ai rencontré ton grand-père face caméra devant trois autres prétendantes, déterminées à le séduire pour toucher un joli chèque.« 
Tout plutôt qu’être célibataire.

Dans les dernières émissions de télé-réalité que j’ai pu observer de loin, les participants prônent un culte du corps et de l’apparence étonnant. Faire une opération de chirurgie esthétique revient à s’acheter un croissant. Ces émissions permettent de s’apercevoir des progrès réalisés en la matière : seins, fesses, graisse, lèvre, bouche, front, nez… Les gueules cassées de 14-18 ne sont pas nées à la bonne époque.
Je m’interroge : ces corps désormais « parfaits », au point d’en perdre tout naturel, ne sont-ils là que pour décrier une société de consommation qui atteint désormais nos entités physiques ? Ces opérations de chirurgie esthétique ne visent-elles qu’à démocratiser une esthétique dépourvue de défauts ? Pouvons-nous parler de body positivism lorsque tout ce qui nous dérange n’est pas accepté mais gommé d’un coup de bistouri ? Attendons-nous du public qu’il s’extasie, envie ou juge les participants et leurs corps refaits ?

Ces émissions s’axent également sur la bêtise et le manque de culture générale des candidats. Le fameux « non mais allô, t’es une fille, t’as pas de shampoing » de Nabila, l’écriture de la Marseillaise par De Gaulle, la découverte de la pomme de terre par Monsieur Patate et j’en oublie. Qui n’a jamais observé son cerveau ou sa langue fourcher au cours d’une journée leur jette la première pierre. De plus, nous sommes, accessoirement, tous l’inculte ou l’idiot de quelqu’un.
Cependant, quel est l’intérêt d’exhiber en permanence ces failles et erreurs ? Pourquoi souhaite-t-on rendre cette bêtise, je l’imagine momentanée, des candidats, norme ? Pourquoi faire de la moquerie, de la part des spectateurs, une réaction attendue et inévitable ?

Ces émissions se taillent à chaque fois une belle part d’audience et leur succès n’est plus à démentir. Comment cela s’explique-t-il ? Par une catharsiste voyeuriste, par ces Monsieur et Madame tout le monde propulsés sous les feux des projecteurs ?
« Me vider la tête », « c’est marrant », « je n’ai pas envie de réfléchir », « ils sont vraiment trop bêtes » sont les réponses les plus fréquentes. Me voilà rassurée. Les médias entretiennent notre volonté de légèreté et de calme intellectuel, en stimulant notre mépris et notre capacité à nous moquer de parfaits inconnus. Se sentir supérieurs aux participants, rire d’eux et en discuter avec nos proches… Avons-nous perdu tous nos sujets de conversation et de connexion, pour nous contenter de cela ?

Ces illustres inconnus, le temps d’une saison, deviennent ainsi des influenceurs, idolâtrés par les adolescents et courtisés par d’innombrables marques. Ces dernières payeront rubis sur ongle la moindre évocation de leurs produits ou services sur les réseaux sociaux de ces nouvelles stars, même si le post compte trois fautes d’orthographe par phrase.

La télé-réalité n’est que cruauté. Jugés sur leurs évolutions physiques, leurs partenariats, leurs propos et actes diffusés lors de ces émissions, les anciens candidats peuvent subir un harcèlement permanent via Internet.
Ils effleurent du doigt leur rêve de grandeur et de célébrité avant que celui-ci ne se désintègre : des paillettes et de l’argent facile de la télé-réalité, retour au quotidien ennuyeux de l’anonymat. Qui se remémore aujourd’hui des participants de la Star Academy 3, des Princes de l’Amour 2, de la sixième saison de Pékin Express ? Pour éviter l’oubli, certains participent aux Anges de la Télé-Réalité, enchaînent les émissions de qualité variable, accumulent les bad buzzs et les partenariats.

La télé-réalité mélange savamment vulgarité et cruauté, aussi bien dans les yeux des producteurs que ceux des spectateurs.
On gronde l’enfant qui, à la loupe, fait brûler les fourmis, par seule volonté de distraction. Je me refuse d’être la fourmi, la loupe, l’enfant et l’adulte qui rappelle à l’ordre. Je préfère éteindre la télévision.

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