S’enfuir

Certaines personnes se complaisent dans leur quotidien, cette orchestration savante de la vie où rien n’est laissé au hasard. Réveil, métro, réunions, machine à café, dodo, Netflix, coït, bières entre amis, yoga, jogging, brunch. Leur vie semble parfaite et acceptée de A à Z : ils ne subissent rien ou ne semblent pas éprouver d’incertitudes. Choisir un four à chaleur tournante ou remplir la prochaine déclaration d’impôts restent des sujets de réflexion sur lesquels, sans sourciller, sans se questionner, ils se penchent. Il faut le faire : ils font donc.
Ils ne doutent pas de leur profession, de leur relation, de leur existence même. Êtres pétris de certitudes, ils chérissent la constance. Ils se contentent de ce qu’ils ont. Des adultes raisonnables. Lucides. Ils sont alignés, là où ils doivent être. Où pourraient-ils être de toute manière ?
Je les observe et les envie secrètement. Je jalouse cette sourde tranquillité qui s’émane de leurs êtres, ce cardiogramme plat d’émotions et de pensées, cette absence de peurs.

La personne qui ne se sent pas alignée avec elle-même commencera sa fuite de manière imperceptible. Cela débutera par un excès, une consommation effrénée : des fringues à la pelle par exemple ou un SMIC laissé à Maisons du Monde. Sans raison.
8 000 coussins sont déjà disponibles sur le canapé de ton petit deux pièces et tu ne portes que le même jean avec un t-shirt.

D’autres s’abimeront dans le tabac, l’alcool, la drogue, le sexe : asthme, cirrhose, bad trip, gonorrhée rappelleront à l’ordre. Une première fois. Plusieurs feront la sourde oreille. Jusqu’au moment où un recommandé sera plus fort que les précédents.

Lorsque le quotidien me ronge, m’étouffe tel un étau, que mon regard dans le miroir ne me renvoie que du vide, je saisis mon sac à dos et je pars.
La littérature ne me suffit plus quand mes pensées s’agitent dans un capharnaüm désordonné. Lire m’est possible lorsque je n’ai rien à craindre de mon quotidien, de cette routine apprivoisée et sécurisante.
Hélas, mon présent devient, par instants, trop riche pour que je puisse m’en éloigner, ne serait-ce qu’en pensées, au fil de pages tournées. Je ne peux quitter le monde dans lequel j’évolue pour un plus doux dépeint sur des feuilles de papier.
Ma fuite reste ainsi, depuis plusieurs années, le voyage.

Vêtue d’un jean, d’une paire de baskets, de mon cuir, je me perds dans les gares ou les aéroports. Je laisse mes interrogations, mes angoisses, mes peurs derrière moi, à côté d’un Relay ou des portiques. Je me plonge dans ce présent immédiat, où toutes mes pensées se doivent de ne pas fuir dans un passé douloureux ou un futur hasardeux : trouver la voie, le terminal, saisir ma pièce d’identité et mon billet, sourire poliment, chercher ma place, m’y asseoir, attendre le départ.

C’est imperceptible au début, une légère vibration dans le siège, un paysage mouvant par la vitre, un bourdonnement dans l’oreille. Et ma respiration s’atténue, se fluidifie, je peux fermer les yeux. Je m’enfuis. Enfin.

Je laisse mes jambes me perdre dans les villes, déambuler, errer, j’observe les paysages ou l’architecture. Naïvement, je me demande si mes ancêtres ont à leur tour foulé de leurs pas les mêmes lieux où je me trouve actuellement. Je me perds dans la contemplation de ce laps de temps suspendu, des odeurs, des visages qui m’entourent, des sons chantants des accents, des saveurs sucrées et salées de l’alcool ou des plats que je ne connais pas.
Je me glisse dans le quotidien de toutes ces personnes que je croise, j’imagine leurs vies, je leur souris, je réapprends à respirer. Alignée avec qui je suis dans ma fuite.
Revenir à Paris les batteries rechargées malgré la fatigue de ces dizaines de kilomètre à errer, de la fête où je me suis laissée brûler, de cette ouverture au reste du monde.

Je vais mieux. Jusqu’au moment où le quotidien redeviendra un carcan et où je m’enfuirai de nouveau.

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