Gênécologue

Vous l’avez compris : je passe donc une bonne partie de mon temps à cogiter ou râler, provoquant l’amusement ou l’agacement de mon entourage.
Aujourd’hui, je décide de lever le drap de papier sur le rendez-vous gynécologique : amis masculins, je ne peux que vous inviter vivement à plonger dans ce rencard fabuleux. Vous me direz « non mais l’urologue, ce n’est pas cool non plus« .
En bonne petite fille modèle, j’ai bien appris ma leçon : je ne suis pas dotée d’un phallus, je ne parle pas de ce que je ne connais pas. Lancez un blog à ce sujet, promis, je relayerai.

Aller chez le gynécologue, c’est comme prendre rendez-vous avec le messie. Ils.elles ont les mêmes disponibilités (« mon prochain créneau disponible n’est qu’en mars 2021. » « Nous sommes le 14 septembre et j’habite Paris, non Rochefourchat. On fait comment ?! « ). Je l’appréhende un peu comme le jugement dernier : réelle plongée dans les tréfonds de l’âme et du corps humains, de sombres révélations peuvent survenir. Extralucide sur nos problèmes internes, il détient les clefs pour tout analyser et aller palper ce que nous n’effleurons que de la pensée.
La plupart du temps, je n’apprends pas grand chose : tout va bien et basta. Un peu comme la religion.

Je m’y prépare psychologiquement au moins deux semaines en avance, je vérifie que mon cycle n’a pas décidé de tout foutre en l’air en se décalant de lui-même. « Allô ? Ici l’utérus. Changement de programme, les ovaires. On va avancer de cinq jours et reculer ensuite de quinze, ce qui fait qu’elle aura ses règles pile poil pour son rendez-vous. L’autre pourra pas l’ausculter et on aura un petit répit de trois ans avant qu’elle n’ait le courage d’y reglisser un orteil« .

Mère Nature décide d’être clémente et finalement, le matin tant redouté arrive. Je fais attention à ne pas mettre mes sous-vêtements trop flingués type la culotte petit bateau de dix ans d’âge, ni ma lingerie à faire s’évanouir le pape François.
J’arrive avec vingt bonnes minute d’avance tellement j’angoisse à l’idée d’être en retard et qu’on me dise « ah bah non, désolée, vous avez cinq minutes de retard, elle a pris quelqu’un d’autre. Notre prochain créneau est dans huit mois et 22 jours, à 15h, un mardi« .
Evidemment, c’est elle qui est en retard mais je ne peux rien dire donc je me cogne les magazines de la salle d’attente. Les mêmes que je conspue en temps normal : Voici, Marie-Claire, Marie-France, Cosmopolitan, Glamour, Elle. Périmés de 10 ans, la surprise finit par me serrer le coeur en lisant les articles : Vanessa Paradis et Johnny Depp se séparent ?!
Les autres femmes dans la salle d’attente me ressemblent : l’adolescente un peu anxieuse, la quinquagénaire moyennement détendue, la mère de famille qui pianote sur son téléphone pour calmer la nourrice car elle a déjà vingt minutes de retard et n’est toujours pas passée.

Je hais les salles d’attente et celles des médecins me rappellent à quel point je suis heureuse de ne pas m’être lancée dans cette voie. Certain.es, veuillez m’excuser, puent. Factuellement. Juste être assise à leur côté me donne envie de désinfecter la chaise à 90° une fois qu’ils rentrent dans le cabinet. Tu provoques des syncopes à trois mètres habillé.e : que vas-tu réussir à produire comme miracle à moins d’un mètre et nu.e ? Tu as le gène du gaz moutarde bien planqué dans ton ADN ?
Les masques médicaux sont en soit la planque du médecin : ils respirent uniquement leur haleine et pas tes fluides corporels.

Puis les salles d’attente pour certain.es, c’est soit le plan drague soit « je vais te raconter ma life, même si tu t’en cognes car j’ai besoin de bavasser« . Copin.e, si je suis là, ce n’est pas pour rencontrer du peuple et tu te doutes que je ne dois pas être dans les meilleures dispositions. On est chez le médecin : ça sous-entend qu’il y a soit quelque chose qui cloche, soit que je vérifie que rien ne cloche et qu’on n’est pas sur le meilleur suspense de la terre. Fais donc comme tout le monde : paye-toi un psy ou épuise tes amis.

Après trente minutes de retard, Jésus arrive, vêtue d’une blouse blanche et m’appelle. Je me lève, mes amies de salle me fixent, mi-envieuses (« ah elle passe déjà, il y a encore trois personnes devant moi« ), mi-soupçonneuses (« je me demande ce qu’elle peut bien avoir« ). Je manque évidemment de me prendre les pieds dans la chaise et me rétamer devant tout le monde, je me rattrape in extremis avec une petite révérence et salue mon public.

Nous pénétrons dans le sanctuaire de Jésus. Tout y est propre et étincelant : un des rares avantages de ce rendez-vous médical reste l’omniprésence de l’hygiène. Malheureusement, la décoration consiste en des photographies de bébés PARTOUT. On s’attend à ce que je me fende d’une petite remarque « oh ils sont beaux » et « j’ai si hâte que cela m’arrive« . J’offre un sourire poli.
Jésus commence son speech de prise de contact pour me situer un peu et voir où j’en suis sur la to do list d’adulte.
– Alors ? Le chéri ? Le travail ?
Mauvaise pioche, Docteure. Une portée de blaireaux pure race rencontrée à mon actif et une expérience qui a flingué mon image à vie de l’entreprise.

– Donc pas de bébé de prévu tout de suite ?
Bah si, trois même. Avec un date Tinder et en étant Freelance, cela promet. On va être heureux, la bohêêême comme le chante si bien Charles.
– Je ne veux pas d’enfant.
– Oh, cela peut changer.
Au nom de mes deux ovaires, de mon utérus, de mes glandes mammaires, pourquoi dès que l’on affirme ne pas vouloir d’enfant, on nous répond que nous allons changer d’avis ? Et l’inverse ? On ne regrette jamais d’avoir eu de gosses peut-être ?
Grincer des dents mais ne pas répondre. Sourire. Faussement. Ne surtout pas partir en croisade avant l’auscultation : jouons-la stratégique.

– Je vous laisse vous déshabiller et vous peser.
Je suis pudique, qu’on se le dise. J’ai des ami.es qui peuvent se balader dans le plus simple appareil, sans la moindre gêne (oui, Morgane, la vision de toi nue à Milan en train de te brosser les dents dans la cuisine me poursuivra toute ma vie). Le plus que je puisse faire, rien qu’avec mes proches, c’est un t-shirt et une culotte. Donc là, en pleine lumière où l’on va m’analyser sous toutes les coutures… Bof.
Evidemment, je galère à enlever mon jean, je me prends les pieds dans la chaise et je manque me retrouver à moitié nue par terre. Sa foutue balance me rajoute bien évidemment trois kilos de plus que chez moi, comme si ce n’était pas suffisamment déprimant de venir ici. Je mens donc allègrement.

Elle commence à me palper les seins, ce n’est pas spécialement agréable mais bon, c’est l’hors d’oeuvre avant le reste. Je tente de rester stoïque et imperturbable : évidemment, c’est le moment où la question absurde et inattendue surgit.
– Mais vous, qui êtes dans la communication, vous pensez quoi de celle réalisée par le gouvernement sur les masques ?
Sérieusement ? Maintenant ? Oh, bah là, je m’en cogne légèrement.

Et là, Jésus saisit discrètement le spéculum. L’horreur faite instrument.
Le spéculum ressemble à un bec de canard en acier ou en plastique qu’on t’enfile allègrement pour écarter tes lèvres, tel Moïse face à la mer rouge. Pour résumer, il s’agit de Donald Duck en immersion dans ton vagin pour s’assurer que tout se passe bien.
Le musée de la torture d’Amsterdam devrait l’ajouter à sa collection permanente.

– Détendez-vous.
Mais comment veux-tu que je me détende, je suis nue sur une table, il fait froid, j’ai les pieds dans des étriers où je fais à moitié un grand écart, en pleine lumière, aucun de mes ex n’a eu le privilège de me voir comme ça de toute leur existence, je meurs de trouille et de honte d’avance que mon corps me lâche type un pet de stress ou un pet de fouffe.
Je sais que tu vas partir en immersion dans mon intimité, un réel voyage en terre inconnue. Sauf qu’on ne parle pas d’une escapade dans la forêt amazonienne, d’une chasse au trésor sous l’océan mais de mon corps.

Elle me palpe ensuite les ovaires. « Ah bah, c’est comme si on te doigte, ça devrait aller« , m’avait un jour glissé un ex. T’as raison. Même contexte, même excitation, même sensation. Des doigts bougent dans le creux de ton ventre et montent bien plus haut que la norme. Mes ovaires ne sont pas ta prostate, cher ami.

Comme la vie n’est pas suffisamment chienne, tous les deux ans, youpi, c’est le frottis. On vient gratter délicatement ton intérieur pour récupérer des cellules : niveau ressenti, c’est comme si une araignée décidait de faire de ton vagin sa nouvelle chambre et rangeait un peu, refaisait la décoration. Ca chatouille, ça gratte : une sensation similaire à celle nasale qui annonce l’éternuement.

Toujours nue sur la table, j’attends la conclusion du messie. Sentence, prédiction, vision, mirage, miracle : parlez, bon sang, parlez mais laissez-moi partir.

– Tout va bien, vous pouvez vous rhabiller, conclut Jésus.

HALLELUJAH.
Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec moi, je suis bénie entre toutes les femmes.
Je saute rapidement de la table, manque me recasser la figure en enfilant mon jean, je suis congelée et je m’assieds bien droite sur la chaise, dégaine ma carte vitale, un chèque. Evidemment, je casse mon PEL pour un rendez-vous sinon ce n’est pas drôle mais WHO CARES. Jésus a dit que mon utérus et mes seins restaient en top forme.

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