Les achats d’adulte

J’ai su que l’heure était grave le jour où, un mercredi soir, je payais avec une réelle joie un épluche-légume quatre lames.

Je le regardais et m’extasiais sur son manche aérodynamique, ses lames affutées en spirale, promesses d’épluchure délicatement ondulées. La notice assurait que le gain de temps serait démentiel et qu’il me permettrait de réaliser des tartes tatins enviées par Michalak himself.
Me procurer cet objet était plus jouasse que partir en road trip pendant trois ans avec mes bestos, l’épisode de Friends sur l’échange d’appartements (les vrais savent) et un pot de Nocciolata.

A force de m’extasier dessus, je n’ai pas entendu le caissier m’appeler et la mandale dans mes babines n’en fut que plus forte quand je découvris le prix de mon rêve.
20 balles.
L’équivalent de quatre bières en terrasse (ou de deux, si l’on choisit mal son bar).

Bon sang mais meuf, t’as quel âge ? 28 ou 92 ?
Rien de tout cela, mon enfant, je m’approche juste de la trentaine. Cette période particulière au possible, où je souhaite à tout prix rester une « jeune » mais où je ressens dans mon quotidien, mon entourage et mon corps que je deviens un être « fini ».

L’approche de la trentaine, outre les dîners, les plantes d’intérieur, les gueules de bois de l’enfer, ce sont aussi les achats d’adulte. Ceux que je regardais moqueuse enfant et où je ne comprenais pas trop l’enthousiasme de mes parents. Je riais sous cape à l’adolescence lorsqu’ils revenaient, extatiques, d’une virée à Ikea. Les accompagner relevait de la punition.
Naïve que j’étais.

Car oui, aujourd’hui, se rendre à Ikea est un plaisir. Une joie simple. Un lieu où l’on ne s’y engueule plus et se perdre dans les rayons est un life goal. Un pèlerinage mensuel, notre Saint Jacques de Compostelle.

Les achats d’adulte commencent par la babiole pour « égayer son intérieur ». Nous tablons sur des bougies Dyptiques dont le prix équivaut à celui d’un foie en contrebande et comme nous voulons une harmonie digne de ce nom, nous n’en achetons pas une. Mais quatre ou cinq. 50 balles pour des « senteurs subtiles » qui dureront six mois : à trois euros l’heure de diffusion, profitons-en pour faire un peu de sophrologie en parallèle.
Nous nous procurons également une ribambelle de merdes bibelots minuscules ce qui fait des poussières l’activité la plus pénible au monde. Mais non, que dis-je, je divague !
Nous nous en moquons car nous nous sommes procurés le dernier plumeau Swiffer au manche ergonomique… Il va plus vite que l’éclair et déloge même les particules récalcitrantes. Addictif la bestiasse car tu finis par les faire avec un réel plaisir ! Tu écoutes en parallèle le podcast sur Marie Kondo après avoir annulé sans regret ton verre prévu depuis trois semaines.

Le clic clac de jeune adulte ou d’étudiant a plié bagage direction les encombrants : tu investis dans un matelas qualitatif à mémoire de forme. Puis pour un ravissant dessus de lit et les parures assorties (taies d’oreiller, drap, housses de couette) en coton 100% bio et équitables que tu laves avec soin et force Soupline. Tu frôles l’orgasme à chaque fois que tu t’allonges dans ton lit et lorsque tu ramènes un date, tu lui demandes d’enlever son jean s’il a pris le métro. Tu rechignes même à poser les manteaux de tes invités dessus : l’occasion rêvée pour investir dans un porte-manteau. Exit les patères, ça flingue la peinture.

Évoquons également le Dyson ou comment claquer 450 balles avec le sourire pour un pseudo lampadaire. On rêve de ce foutu aspirateur plus que d’une nuit avec Brad Pitt ou Angelina Jolie (oui, mes fantasmes datent des années 2000). Le Dyson reste le sex-toy de l’appartement, le Rabbit de compétition.

Je demande aussi notre expertise légumière qui se développe sans que l’on n’y prenne garde. Plus jeunes, nos excursions à la supérette du coin se limitaient à une liste simple : tomates, concombre, salade et puis basta. Certains membres de notre entourage plébiscitaient les épinards et les endives mais ils faisaient presque figure d’exotisme.
Aujourd’hui, nous devenons incollables sur la saisonnalité des fruits et des légumes ainsi que sur les plus oubliés et perdus de nos campagnes.
– J’ai reçu mon panier bio : je suis plus que comblé.e, il y a des topinambours, des panais, des rutabagas, trois raiforts et des crosnes !
Si on m’avait prédit à mes dix-huit ans que j’allais un jour énoncer cette phrase le plus simplement du monde, j’aurai demandé à combien de grammes et à quelle heure de la nuit.

Le rayon électroménager de Leroy Merlin ou de Darty te met en joie : quelle magnifique machine à smoothie que voilà ! Le prix reste abordable et, de toute manière, tu as fait une étude comparative qui a duré au bas mot trois jours. Mais à tes prochains dîners entre amis, tu pourras proposer à tes cinq invités ta dernière création : smoothie kale, epinard, fraises, choux de bruxelles et tofu. Tu t’offres du coup des objets que t’envient les cinquantenaires s’ils ne les ont pas déjà. L’objectif : acheter utile pour simplifier ton quotidien et pimper ta routine.

Mais la claque devient réelle lorsque tu t’aperçois que tu as perdu une partie de contrôle sur des objets que tu maîtrisais auparavant parfaitement. Tu es dépassé.e et tu comprends à ton tour, désagréablement, que tu es devenu.e tes parents. Quand tu les voyais taper leur sms, les sourcils froncés, avec l’index d’une main, adolescent.e et que cela te faisait ricaner, toi et tes deux pouces alertes.

Aujourd’hui, tu continues de te procurer le dernier smartphone (mais sur Backmarket car quitte à raquer pour un Apple et faire travailler des Ouïghours, autant que la tune ne leur arrive pas directement dans la poche – on s’arrange avec sa conscience comme on peut)… Mais tu ne comprends pas à quoi sert le quart des applications.
Lorsque j’ai découvert TikTok, j’en suis arrivée à la conclusion que les jeunes et les paroles de leur musique étaient devenus une énigme digne de celle du Père Fourras (Aya, je t’aime bien mais soyons lucides, Google a été mon ami pour déchiffrer tes métaphores).

Oh, oh. Warning.

Je viens d’appeler les personnes âgées de 18 à 25 ans les jeunes. Ce qui fait de moi… Une…

N’ouvrons pas cette porte.
J’avais prévu d’évoquer les autres achats type vases, encens, tapis, système d’arrosage automatique pour les plantes.
Je ne détaillerai pas ces derniers, cela me fait trop mal et je risque d’heurter votre sensibilité.

J’ai déprimé sec et je suis partie faire la tournée des bars. Occultant que mon foie ne supportait plus l’alcool comme avant.

3 commentaires sur “Les achats d’adulte

  1. Je me suis sentie visée entre le matelas à mémoire de forme et le Dyson …. par contre comment tu fais pour que tes bougies Dyptique durent six mois ? Question existentielle (chez moi c’était plutôt quatre, à peine).

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    1. Il n’y a pas de quoi se sentir visée… Tu es une trentenaire 😉 Concernant les bougies Dyptique, je m’en sers peu (pour ne pas dire jamais). Ceci expliquant cela…

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