Un rencard

Cette chronique fut écrite il y a bien longtemps, loin des couvre-feu et confinements actuels, vous vous doutez bien. Mais, même si je parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, cette douce époque reviendra. Il est donc agréable de l’aborder.

L’amour reste vendeur car l’amour parle à tou.te.s. L’amour, surtout, fait écrire. Après le coup de foudre, les ruptures, le célibat, les mariages, il est temps de s’intéresser aux prémices de toute relation amoureuse : j’ai nommé, le rencard. Le date. Le rendez-vous galant.

Que l’on soit aujourd’hui célibataire ou dans une relation de longue durée, nous avons tous connu cette appréhension, cette sourde excitation avant le premier rendez-vous. Personne rencontrée au détour d’une soirée ou sur une application, l’on ne peut s’empêcher de se faire des films si l’on a ressenti un feeling. « Mais imagine, cela se passe trop bien, si c’est l’amour de ma vie… Ou si l’on n’a rien à se dire ? »
Des fois, il y a juste ce désintérêt chronique « j’y vais mais je me demande si je ne serais pas mieux devant un épisode de Navarro ».

Le pire serait de se regarder dans le blanc des yeux : une liste de sujets peu polémiques mais fédérateurs est à élaborer. Il faut vérifier au préalable l’actualité pour ne pas être complètement perdu.e lors de la conversation. Ne pas passer pour l’ermite descendu de sa montagne et venu boire un godet. « Edouard Philippe a démissionné pour devenir maire du Havre ? »

Vient ensuite une difficulté supplémentaire : où se retrouver ? Pour quelle activité ? La simplicité, envers et contre tout, reste de se donner rendez-vous dans un bar. Et là surgit une deuxième difficulté.
Quel type de bar choisir ? Où ?
Il faut qu’il soit central, équidistant des deux habitations (sauf si en bon.ne fourbe, vous prévoyez de ramener le date chez vous et choisissez de facto un point de chute proche de votre domicile).
Table-t-on sur un endroit épuré et élégant pour épater la galerie ou le bon vieux PMU convivial à l’odeur de sueur rance ? Le critère primordial reste de pouvoir s’entendre. Il n’y a rien de plus pénible que de se retrouver à brailler au-dessus d’une bière. Si l’on est un poil poissard.e, notre voix porte peu ou le son se retrouve mystérieusement diminué quand nous vociférons « j’ai bien envie de t’embrasser ». Ou si le date en question tient des propos extrêmement borderlines sur la politique, l’immigration ou le racisme. Le bar entier sait que vous êtes en pleine rencontre avec Ober-Facho… Et peut-être l’êtes-vous aussi (haaaan, l’angoisse).
En fonction de la date (début ou fin du mois), une attention particulière sera portée aux tarifs : exit, la bière à 11 balles ou le cocktail à 18.

Comment s’habiller ? La ruse du rencard consiste à arriver, égérie d’un style mêlant décontraction et élégance type « je me suis habillé.e en cinq minutes » alors que deux bonnes heures de pure réflexion furent mobilisées pour trouver la tenue parfaite. Ne mentez pas.
Ainsi, trois quatre tenues ont fait leur preuve et nous nous tournons automatiquement vers elles. Nous aimons sinon être des publicités mensongères et arriver en talons, jupe, cuir, body, maquillée de manière prononcée alors que nos ami.e.s ne nous voient qu’en jean, basket, t-shirt et les cheveux noués en un chignon approximatif.

– J’ai cru t’avoir vu hier au Cosy..
– Oui, oui c’était bien moi. Un date.
– Pourquoi on se cogne Salamèche ou Madame Mime à nos verres et tu réserves Dracofeu ou Julia Roberts à tes rencards ?

Spoiler alerte à mes amis masculins hétérosexuels : si vous passez au final la nuit avec ce date et que vous remarquez des sous-vêtements assortis ET sexy, je suis au regret de vous informer que vous n’êtes pas celui qui a mené le jeu. Je sais que je vous brise le coeur mais aucune fille n’assortit ses dessous et ne porte des culottes fendues un jour lambda.

L’angoisse avant tout date est de vérifier qu’aucun problème physique ne puisse survenir. Le destin est parfois cruel : se rendre à ce rendez-vous avec une crotte de nez qui dépasse, un bout de salade coincée entre les dents, une odeur de transpiration tenace, une haleine digne d’un cocker aux babines plein de tartre ou un furoncle en pleine expansion sur le nez peut détruire n’importe quelle idylle naissante. Soyons lucides et cessez cette hypocrisie de « ce qui compte, c’est la conversation, le feeling ». Bande de mythos. Votre regard sera immédiatement attiré par cette discordance physique, au point d’occulter tout ce que la personne déblatère en face.

L’heure est fixée et l’on se demande ensuite quelle stratégie adopter.
Arriver en avance ? Pile poil ? En retard ? Deux écoles radicalement différentes, le HEC ou le Normale Sup de la drague. Certain.e.s aimeront prendre place et observer discrètement l’arrivée du date, l’air de « ah je t’ai pas vu, est-ce bien toi, ah si coucou » alors qu’ils ont épluché tout Internet à la recherche de photographies et connaissent même le grain de beauté caché sous le menton de leur target, le nom de leurs parents et la profession de la dernière ex en date.
D’autres joueront les débordé.e.s et arriveront en conquérant.e, avec quelques minutes de retard. « Il y avait un problème de métro » : l’excuse mensongère par excellence. Ils.elles sont parti.e.s sciemment à la bourre ou se perdent dans le quartier depuis deux bonnes heures.

Bref. Nous apercevons donc, de loin, le ou la potentiel.le élu.e de notre coeur. L’intuition parlera, vite et implacable, au bout de quelques minutes. « Ca ne marchera jamais » ou « je l’aime vraiment bien ».
On observe, discrètement, les gestes, les réactions, les tics de langage, la descente d’alcool (boire trois pintes à 10 degrés en une heure évoque plus l’alcoolisme mondain que l’hédonisme) et enfin, surtout, le rire.
« Le rire est le grelot du sexe » ou « femme qui rit à moitié dans ton lit » : je ne vous apprends rien. Cependant, un rire peut devenir crispant, un véritable tue-l’amour. Bruits dignes d’une crécelle ou d’une otarie hyperactive, je me surprends presque à glisser à ce rencard « tu ne veux pas pleurer pour voir ? » pour que cette nuisance sonore cesse.

Un code peut être convenu avec les proches type « SOS » ou « Mort subite » si vous ne souhaitez pas détruire l’ego de la personne en face. L’ami.e vous appelle et simule une crise de premier ordre : mort du poisson rouge, vernis écaillé, rupture, maladie incurable… Ce qui vous permet de vous enfuir. Lâchement.

Deuxième cas de figure. La personne vous a tapé dans l’oeil.
Commence alors une réelle parade nuptiale : il faut vendre tous les aspects positifs de sa personnalité et omettre la vérité par instants. Ou alors, la dévoiler sur le ton de l’humour : une peur dévorante des punaises de lit ou une hypersensibilité provoquant des larmes devant Zoothopie. En revanche, les autres informations type un.e ex peu oublié.e, une dépression, un traumatisme d’enfance doivent rester à tout prix cadenassés.
Il faut rester soi-même tout en ne l’étant pas trop. Dire la vérité mais mentir par omission. Un jeu d’échec grandeur nature où les masques virevoltent.

La durée du rencard donne une vague idée de sa réussite : moins d’une heure, mauvais signe. Presque deux heures, bon feeling. Plus de trois heures, on planifie le wedding ?
Vient le moment ensuite délicat de payer l’addition. En bonne société patriarcale où les hommes se devaient pendant des siècles d’entretenir les femmes, les habitudes continuent d’avoir la vie dure. Je vois très souvent le gus se lever naturellement et dégainer sa carte bleue tel un prince. Diviser la note me semble toujours la meilleure solution : chacun conserve son indépendance.

Il y a toujours une sourde culpabilité à laisser le date nous inviter s’il ne nous plait pas au final plus que cela. La désagréable sensation de se faire acheter nos baisers réticents et notre conversation par une bière.

En revanche, la radinerie reste un défaut honni et détestable : à ceux qui glissent un « tu m’invites ? » ou font semblant d’avoir oublié leur carte bancaire sans proposer un Lydia derrière, vous méritez que le barman crache dans votre verre. Et qu’il ait le Covid.

De mon côté, je suis nulle pour les rencards. Avouons-le nous. Il devait sûrement être déposé près de mon berceau une note que mes parents ont cru bon de brûler au lance-flammes.

« Ma fille, tu auras trois dons. L’écriture te sera un exutoire, tes jambes atteindront 1m10 et ta répartie en fera rire plus d’un. En revanche, tu conduiras comme un pied n’importe quel véhicule doté de roues, tes goûts musicaux et cinématographiques seront détestables et enfin, tu planteras sans panache et sans gloire tous tes premiers rencards. On se retrouve à ta mort pour debriefer. Des bisous. Signé Dieu »

Mes expériences ont au moins le mérite de faire pleurer de/et rire mes amis. Si nous tentons de voir le positif. Ils remercient ensuite le Ciel sous trois kilos d’encens que je n’ai pas jeté mon dévolu amoureux sur leurs magnifiques personnes.

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