Les fratries

Il y a de ces chroniques plus complexes que d’autres à écrire, où les mots sont plus difficiles à trouver. Où tout me semble cliché ou fade, où les phrases que je trace me paraissent bien ternes ou superficielles.
Comment condenser en une cinquantaine de lignes une ribambelle de souvenirs et d’émotions, parfois peu louables ou trop communes ? Comment bien dire ? Comment verbaliser sans sombrer dans une intimité brutale, difficilement tolérable ?

On choisit ses amis en fonction de nos goûts et nos centres d’intérêt : les fratries n’obéissent pas à la même logique. Dieu nous donne et nous devons apprendre à composer avec l’autre en face de nous.

Peut-être enfant, détestons-nous ce colocataire, avec l’égoïsme et l’égocentrisme propre aux enfants. On nous imposait une version miniature d’un de nos deux centres du monde, où l’interaction était difficile. Parfois, la vie étant farceuse, ce personnage se retrouvait doté d’un caractère bien différent du nôtre. Cette relation nous a peut-être été difficile : nous avons dû partager l’attention de nos parents, apprendre la patience et se faire à l’idée que nous n’étions pas seuls sous le feu des projecteurs.

Puis, nos parents prennent des chats et nous comprenons que nous ne faisons plus le poids face à un ronronnement et 3 kilos de poils ras. Mais c’est un autre sujet.

A quoi cela ressemble-t-il d’appartenir à fratrie ? D’être un des maillons d’un équilibre familial, les dernières branches d’un arbre généalogique parfois sinueux ou linéaire ?

Partager ses jouets, récupérer les vêtements de l’autre, comprendre que les émotions ne se ressentent pas de la même manière, jouer à des jeux pendant des heures, se chamailler, se battre pour rire ou pour de vrai, transmettre ses maigres connaissances ou en recevoir, faire la sieste à deux, se balancer des horreurs au visage avec cette violence propre à l’enfance, râler ensemble lorsque l’on nous envoyait dormir à la publicité, manger des bonbons jusqu’à l’écoeurement, se refiler la grippe ou la gastro, pleurer par réflexe lorsque l’autre était secoué de sanglots, conserver des souvenirs précieusement alors qu’en face les oublie, faire ses devoirs côte à côte et se cogner des cahiers de vacances en veux-tu en voilà.

Et sans que l’on ne s’en rende compte, nous grandissons. Nous quittons l’enfance progressivement et si parfois, s’apercevoir du changement en nous reste difficile, il suffit de regarder notre frère ou notre soeur pour comprendre, vivement, que le temps passe. Que cet autre aussi grandit et que nous ne suivons pas le même rythme sur certains pans de nos existences.

Les préoccupations enfantines de cartes Pokémon font place aux sujets d’adolescents et de jeunes adultes. Pleurer en cas de rupture amoureuse et avoir en face notre fratrie qui nous disait clairement, malgré nos différences, malgré nos êtres si radicalement opposés, que ces exs étaient cons. Qu’ils le regretteraient. Fumer ensemble les premières cigarettes, négocier un couvre-feu plus tardif lors du nouvel an, se raconter ses cuites, croiser les amis respectifs, juger les fautes de goût impardonnables pendant le lycée, observer ensemble ses parents vieillir et dont les corps et les esprits deviennent moins souples, apprendre à faire front ensemble, partir en vacances chacun de son côté après des années à regarder Fort Boyard tous les étés, ne plus se bagarrer car l’on risquerait de se faire bien plus mal qu’enfants…

Une liste bien trop longue.

On apprend aussi, adultes, à reconnaître les qualités de l’autre et à accepter nos différences. Nous devenons moins intransigeants. Nous ressentons de temps en temps cette surprise, face à celui ou celle que nous pensons connaître par coeur, lorsqu’un beau mot est prononcé ou une phrase pleine de sens, un avis étonnant similaire ou contraire au nôtre. Nous évoquons nos disputes enfantines et nos souvenirs communs, parfois en riant, parfois en pleurant.

Nous continuons d’alterner les casquettes de pire ennemi et meilleur ami en l’espace d’une partie de cochon qui rit ou d’un lave-vaisselle à vider.
Grandir avec des frères et soeurs permet de découvrir que le bouton de la haine est situé pile poil à côté de celui de l’amour. La fratrie dote chacun de ses membres d’une drôle d’émotion, d’un instinct presque animal, où nous sommes prêts à tuer si quelqu’un touche à un de ses cheveux mais paralysés par l’envie de l’égorger avec une cuillère.
Car oui, l’autre détient très souvent le super pouvoir de nous mettre hors de nous en l’espace de deux secondes. Est-ce parce qu’il nous connaît trop bien ? Que notre stock de patience à son égard a déjà été écoulé pendant des années ?

Ou est-ce parce que, naïvement, nous nous disons qu’il est acquis ? Persuadés que la famille restera quoi qu’il arrive, nous sommes moins enclins à vouloir entretenir et réparer les blessures causées par nos disputes qu’en amitié ou en amour. On les imagine condamnés à nous aimer toute leur vie. Quelle bêtise.

Les frères et soeurs font partie du paysage au point qu’ils en deviennent des personnages principaux, des fondations inaltérables. Nous avons la fâcheuse tendance à oublier qu’elles ne sont pas dues. Que la vie donne, certes, mais qu’elle peut toujours reprendre sans crier gare.
Et quand vient le moment de se dire au revoir, quand le quotidien semble devoir être bousculé car chacun doit faire face à sa vie et à ses envies, on se retrouve un peu bête. Un peu con devant l’aéroport, à pleurer.

Je ne suis pas fille unique. Je ne connais pas la solitude des repas de famille face à mes parents. J’ignore totalement à quoi cela ressemble de jouer isolée dans une chambre d’enfant. A deux ans et demi, mes parents ont décidé que le brouillon ne suffisait plus et qu’il fallait challenger leur quotidien avec un enfant supplémentaire. Ils se sont arrêtés ensuite. On peut s’imaginer qu’ils avaient topé enfin la perfection – ils n’ont pas eu besoin d’un troisième enfant pour s’en assurer. Comment leur en vouloir.

A toi, mon frère, si, de l’autre côté de l’Atlantique, tu lis ces lignes. Je te les dédie et elles ne sont que si peu chatoyantes par rapport à ce que je ressens pour toi.

6 commentaires sur “Les fratries

  1. WoW j’ai versé ma petit larme je dois avouer. T’es mots sont d’une incroyable puissance. Merci pour ça ! ________________________________

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  2. ben tiens c’est malin, moi aussi ça m’a mis la larme à l’oeil.
    C’est exactement ça… je pourrais tuer quiconque leur touche un ongle, et alors qu’elle sont largement majeures et vaccinées je me sens encore investie d’une mission de grande soeur permanente… mais elles peuvent me faire dégoupiller en un mot.
    je compatis pour l’autre coté de l’atlantique, je crois que le covid m’aura fait prendre conscience que je ne me vois pas vivre à 10000km des miens, 400km me paraissant déjà le bout du monde !

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    1. Merci pour cet adorable message !! Je suis ravie que mon article vous ait plu et ait su susciter une émotion chez vous 🙂 La chronique a été extrêmement dure à écrire mais pour un message comme cela, elle en valait le coup !

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