Être adulte

« Tu as 30 ans à la fin de l’année, tu es une adulte ! »

Cette phrase, prononcée avec gouaille par mon père, ne m’a pas rendu hilare.
Loin s’en faut.
Je me suis retrouvée jugée par le regard consterné de mon moi de 9 ans. Les bras croisés, Harry Potter dans une main, un Grincheux dans l’autre, la petite brune n’est pas ravie du tour pris par les évènements.

Lorsque je m’imaginais enfant, à 30 ans, je me voyais mariée. Cadre supérieure. Propriétaire d’un appartement parisien. Mère de deux enfants. Foutue comme une mannequin Victoria’s Secret, la garde-robe de Serena Van der Woodsen en plus. Autrice à succès. Une adulte accomplie. Un être humain fini.

La bonne blague, quand on y pense.

On se fait des plans sur la comète, des to do list de l’angoisse, nous fermons les yeux une paire de fois et boum, bonjour trentaine. Sur tous ces jours passés, ces heures écoulées, il nous reste une poignée de souvenirs valables, le reste se tirant la bourre pour s’échapper de notre mémoire.
Certaines personnes, comme moi, conservent en tête des informations inutiles comme leur identifiant et mot de passe Messenger mais ont bien évidemment oublié que l’on perd toute dignité passée une certaine heure de la nuit. Ce n’est pas faute pourtant de réitérer l’expérience alors que je n’ai pas pianoté « petitelarme75 » sur le minitel familial depuis plus d’une décennie.

Le plus étrange dans toute cette affaire, c’est que je n’ai pas l’impression d’avoir 30 ans. Physiquement peut-être (la cellulite et les gueules de bois sont plus difficiles à évacuer) mais mentalement.. Je conserve la mentalité d’une adolescente, d’une gamine de 23 ans. 24 les jours fastes.

Mais finalement, c’est quoi être adulte ? Comment obtient-on ce sacré Graal ? Si nous pouvions recevoir une lettre un beau matin, cela serait peut-être plus simple (je tablerai plus sur un hibou que la poste, histoire d’être un peu gang).

Être adulte donc.
C’est réussir à se nourrir tout seul, sans faire appel à Deliveroo ni rater des pâtes.
Remplir sa déclaration d’impôts calmement, sans avoir envie d’hurler et de jeter son ordinateur par la fenêtre. Si les gens fraudent autant en France, ce n’est pas à cause des charges (enfin, pas seulement) mais bel et bien car c’est incompréhensible.
C’est s’extasier devant des achats d’adulte, faire des dîners, refuser de sortir pour chiller devant Netflix. Savoir mettre sa housse de couette tout seul. S’endormir avant 22 heures dans des draps propres en soupirant de contentement (je vous vois, je ne suis pas seule).
Accepter ses failles via des séances chez le psy cramant tout notre PEL et aller déterrer, à reculons ou gaiment, nos traumatismes et nos blessures. S’autoriser le droit à souffrir et se mettre un coup de pied aux fesses.

C’est aimer mieux, j’imagine. Avec autant de force qu’à l’adolescence mais plus de raison. Comprendre que l’autre reste indépendant, que nous ne pouvons pas vivre comme une moule agrippée à son rocher. Qu’être en désaccord ne signe pas la fin immédiate de la relation. On teste moins ses limites et celles de l’autre via des relations toxiques où, pour être sûr de la profondeur de l’amour, il faut que celui-ci fasse mal.
On accepte que notre partenaire ait lui aussi ses casseroles, ses parts d’ombre, ses difficultés, plus ou moins rangées dans une grande valise cachée sous un lit.

C’est voir ses parents vieillir et se rendre compte qu’ils ne sont pas, au final, aussi adultes que ce que l’on imaginait. Ce sont juste des enfants qui ont grandi. Comme ils ont pu.
Devenir adulte, c’est leur dire adieu parfois. Malheureusement.

C’est se regarder avec bienveillance et moins de jugement qu’auparavant. Apprendre la tolérance aussi bien pour nous que les autres. L’intransigeance disparaît sur des détails futiles mais se renforce sur ce qui touche à nos valeurs.

S’émerveiller devant la beauté de la simplicité, aussi cliché que cela puisse paraître à écrire. Le vent sur notre peau, la pluie, un rayon de soleil sur notre visage, un fou rire entre amis et cela suffit. Plus que le nouvel iPhone, une paire de Nike et une soirée à ingurgiter de la Poliakov et du Passoa.

Être adulte, c’est parler avec celui qu’on était gamin. C’est vérifier s’il est d’accord avec le chemin que nous empruntons. Si nous ne nous égarons pas, justement, si nous ne nous perdons pas à force de trop vouloir jouer aux adultes.

Mon enfant intérieur n’a jamais autant pleuré et tempêté que lorsque je me retrouvais coincée dans des réunions d’un ennui abyssal un vendredi soir à 19h. Quand je cherchais à tout prix à atteindre le F2 au prêt mensuel de 1 200€, le mariage, la poussette et le chiard en marinière petit bateau dedans. Je ne dormais pas seule mais je me sentais isolée à en crever, un salaire tombait tous les mois mais je trouvais mon existence si pauvre.

Pour certains, être adulte consiste à cocher des cases. Un peu les mêmes que celles que j’ai évoquées plus tôt. Appartement, CDI, partenaire de vie, enfant, maison de campagne, voiture.
Et je me demande, si, une fois qu’ils ont réussi tout cela, l’ennui ne vient pas frapper à leur porte.

Paradoxalement, même si ma vie ne ressemble à rien de ce que j’imaginais enfant, je n’ai jamais été aussi épanouie. Et, disons-le, ce vilain mot, heureuse.
Cela suffit à faire sourire la mini moi lorsque je lui raconte tout cela en me brossant les dents, chaque matin. Elle me souffle « Continue », son Grincheux à la main et elle repart comme elle est venue. J’imagine qu’elle est fière de moi, de l’adulte que je suis en train de devenir. Son regard a plus d’importance, au fond, que celui des autres, des parents, des fratries, des amis, des collègues.

Et je vais tout faire pour que cela continue.

7 commentaires sur “Être adulte

  1. J’aurai 27 ans dans une semaine, je vois la trentaine arriver, j’ai pas vu le temps passer.
    Je ne suis rien devenu, du moins pas la personne que je pensais devenir, je pensais que j’avais le temps. Il passe tellement vite !
    J’ai beaucoup apprécié votre texte, il a touché plein de sujet dont je me préoccupe.
    Merci !

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    1. Je suis ravie que mon texte vous ait plu et ait su susciter une émotion particulière. Nous avons toute la vie et l’enfant qui est en nous est plus sensible aux efforts fournis qu’aux chemins parcourus 🧡

      Aimé par 1 personne

      1. La vie est un long cheminement du renoncement… on s adapte à nos besoins immédiats. Nous abandons certains rêves mais nous en acquérons de nouveaux ! Bonne journée

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  2. Ca résonne tellement alors que je fête mon anniversaire dans 4 jours ! l’occasion de faire un bilan, une introspection, et me dire que je suis pas du tout là où je pensais être une fois « adulte » mais que c’est vachement mieux ! Merci pour tes mots décidément toujours aussi justes!

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    1. Merci pour ton commentaire ! On ne vieillit pas, on apprend juste à être moins dur avec soi même.. Et accepter que rien n’est parfait et que ce n’est pas plus mal ! Joyeux anniversaire 🙂

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