J’ai 30 ans

La semaine dernière, j’ai eu 30 ans.

Un chiffre rond, craint par tous les vingtenaires, symbole du Graal et d’un accomplissement : adulte. Nous y sommes. L’occasion de faire un rapide bilan de ce tiers de vie passé, une camomille à la main.

Il y a pile poil trois décennies, je décidais de me pointer avec un mois d’avance. Je saccageais le périnée de ma mère, 52 centimètres et 3,8 kilos au compteur. Des cheveux en pagaille et ce regard déjà noir qui ferait ma réputation. A ujourd’hui encore, je ne comprends pas comment mes parents ne m’ont pas abandonné dans un bois après ma naissance.

Ma première dizaine d’années d’existence garde le flou de l’enfance, les livres lus à la pelle, le goût du Nesquick, l’odeur des protège-cahiers, les cartes Pokémon, les sauts à l’élastique sous le préau, les singles de Lorie et Billy Crawford écoutés en boucle, les chamailleries avec mon frère. Paradoxalement, je me rappelle surtout de l’élan propre à chaque enfant, une candeur et un enthousiasme dénué de crainte face à l’inconnu. La vocation de ce que serait ma vie était affirmée haut et fort à la face du monde, pardon, des dix personnes composant mon entourage. Car c’est ça, être un enfant : croire. Envers et contre tout.

Je ne garde pas un souvenir merveilleux de la dizaine suivante. J’y retrouve pêle-mêle les études où je me suis sacrément ennuyée, le harcèlement scolaire (personne ne me fera changer d’avis sur la cruauté singulière des gosses), mon corps que je ne reconnais plus, les émotions ressenties comme de l’électricité à mille volts, les premiers émois amoureux, la fête, l’alcool, les cigarettes fumées à la volée, les disputes contre la terre entière mais avec les parents car c’est bien mieux.

Et puis, il y a la dernière, celle dont je me souviens peut être le mieux, celle qui m’a le plus marquée. La décennie de l’accomplissement, des voyages, des études, des premiers boulots, des désillusions, des relations amoureuses dites d’adulte, des échanges toujours plus sains couronnés par dix ans de thérapie. L’écriture disparue pendant près de sept ans et qui revient avec force dans mon quotidien depuis trois ans. L’amitié, l’amour, les premiers mariages, les bébés, les décès aussi. Une décennie bien plus marquante mais moins douloureuse que celle si sombre de mon adolescence où mon esprit se tordait sans cesse. Cette décennie où je me suis affirmée, affinée, construite, découverte, surprise mais bien moins haïe.

Cela fait plusieurs mois que je me prépare à cette grande période, ce nuage noir de ma vingtaine. Ce foutu chiffre 30 qui implique tant de choses si honteuses : m’enthousiasmer face à l’achat de fruits et de légumes de saisons, rêver d’un lave-vaisselle, de retraite de yoga à 1000 balles à boire des jus et harmoniser mes chakras.
Se réjouir quand on nous donne un âge plus jeune que le nôtre (23 et 25 pour ma part dans la semaine selon de parfaits inconnus… Je ne mentirai pas : j’étais refaite).
Investir dans un pull en cachemire plutôt qu’en dizaines de t-shirt Primark.
Guetter le cheveu blanc, la gravité mammaire, les taux d’emprunt et les reconversions professionnelles chez nos proches.
Grincer les dents à l’approche des baby showers et les voir se multiplier comme de l’acné sur un menton adolescent (ou sur la mâchoire, merci les hormones).
Entendre les petites remarques comme « à ton âge, j’avais déjà mes deux enfants ». Hinhin. J’avais plus d’ambition que de me transformer en Kinder, déso pas déso.
Dieu merci, ces changements détestables se sont immiscés suffisamment au cours des cinq dernières années pour que tout ne me tombe pas sur le coin du bec le matin de mes 30 ans en mode « surprise, pleure un coup pour voir ».

Mais avouons-le, mettons un genou à terre, oui, affirmons-le à la face du monde : l’âge du Mordor a ses atouts.

L’avantage de ce chiffre rond est la fête démentielle (si le sang de la veine passe par ici, sans vous je ne suis rien. La SNCF et une compagnie aérienne vous remercient aussi et regrettent que je ne fête pas mes 30 ans tous les mois).
Personnellement, célébrer mon anniversaire reste une tannée source de stress (peur que les gens ne s’entendent pas, de passer trop peu de temps avec chacun) – résultat, j’hyper-ventile comme un cocker asthmatique au musée de la poussière. En 2018, je n’avais rien fait. 2019, je m’étais enfuie à l’autre bout du monde et 2020, le COVID m’avait sauvée la mise en me contaminant et créant un confinement généralisé. 2021, pas le temps de niaiser, il me fallait donc agir.

30 ans, c’est donc la fête avec les gens que l’on aime, les nouveaux, les anciens, tous présents portés par l’amour et les mêmes valeurs.
30 ans, c’est juste savoir un peu plus qui l’on est, avoir moins mal la nuit face à nos émotions car nous avons appris à les apprivoiser et les canaliser. On pose plus facilement ses limites, on s’interroge moins violemment et même si l’on perd notre spontanéité par méfiance et calcul, l’expérience nous ayant rendu vigilants, retrouver cette impulsivité nous fait l’effet d’un shot de vodka.
Accepter que rien ne dure pour toujours, que tout n’est que mouvement et évolution.
Se redécouvrir une âme d’enfant face à des Disney, des plaisirs simples et des souvenirs, où l’abondance n’est rien si elle n’est pas humaine et émotion.
Faire le point sur les rêves réalisés et se coller un coup de pied aux fesses parfois en contemplant ce que nous avons accompli. Se poser cette simple question « est-ce vraiment cela que j’attends de ma vie ? Suis-je fière de moi ? Suis-je heureuse ? ». Et si certains rêves ont déjà été rayés de la liste, il ne tient qu’à nous d’en trouver d’autres.

Et j’ai confiance. J’ai plein d’idées pour cette nouvelle décennie, d’envies, de projets, de choses avouables, d’autres moins. Je veux de toute manière, qu’aux moments de doute ou quand sonnera le glas, je pourrai me retourner et contempler le chemin parcouru en me disant : tu as vécu. Pour toi. Grâce aux autres mais pour toi. Enfant et adulte sont satisfaits de ce que tu as accompli. Tu n’as pas été vaine.

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