Rêver plus grand



Certains l’ont peut-être vu mais j’ai réalisé un de mes rêves d’enfant, peut-être le plus grand : j’ai écrit et publié un livre. Et oui. 160 pages où je baragouine sur les sujets de trentenaire : plan cul, burn-out, animaux de compagnie, bon nombre de thématiques qui ne me rapporteront pas de Pulitzer mais qui auront eu le mérite de bien me faire rigoler.

Je me revois sortir en pleurant de la maison d’édition, il y a bientôt un an. C’était irréel. C’était presque trop. Je sentais que j’effleurais de mes doigts une volonté d’enfant étouffée pendant trop longtemps. Une vocation muselée par des personnes toxiques, une ancienne responsable m’accusant de mal écrire, un ex dévalorisant une bonne partie de tout ce que je réalisais… Le tout conforté par une société où l’on nous pousse à occulter nos rêves pour privilégier la sécurité et les 39 heures d’un CDI.
A force d’être raisonnable, on en oublie de vivre et de ressentir.

J’ai suivi le projet de loin, mes amis étant plus enthousiastes que moi par moments. Les émotions comme cadenassées sous une couche de désinvolture et de dédain. « Mais tu réalises ? », se sont-ils énervés à plusieurs reprises (je vous aime, sincèrement, merci de votre patience).

Non, je ne réalisais pas. Tout me paraissait trop flou. Absurde. Fugace. Intangible.
Et je me noyais dans le travail à côté, jonglant entre deux missions de free-lance : quel bel exutoire quand on y pense.

Pour l’hyper-active que je suis, l’immobilisme reste synonyme de déprime sévère. Les pensées m’agressent dès que je tente de ralentir, au point de cannibaliser toute émotion joyeuse. C’est comme si je ne pouvais me construire que dans le mouvement. Je fais donc je suis.
Factuellement, agir repousse les traumas non réglés comme des torches avec des loups. Cela me permet de les enfermer, pendant encore un petit moment, dans une belle boîte.

Faire donc. J’écrivais donc les chroniques, validais la maquette, annotais, réfléchissais, discutais. Je traitais ce livre comme un reporting TikTok. Peut-être était-ce une manière de me protéger et m’éviter une éventuelle déception si le projet n’aboutissait pas. Un peu comme lorsque dans une relation amoureuse, on ne se laisse pas vivre pleinement de peur que tout s’effondre du jour au lendemain.

Et puis, le 10 mai, tout est devenu diablement réel dans les rayons de la Fnac Montparnasse, quand j’ai vu mon livre dans les rayons de cette librairie, mon QG d’enfant. Où j’avais tant rêvé et lu à la dérobée, où je m’étais imaginée tant de fois, un peu honteuse, un peu rêveuse, qu’un jour, un jour peut-être, il y aurait ici sur un présentoir mon livre. Mon livre. Le fruit d’heures de réflexion et de multiples ratures.

Et là, c’est bon. On y était. On avait réussi. On pouvait rayer cette foutue case de ma to do.
J’ai sangloté comme une enfant en sortant. Bêtement. De joie, de tristesse et de soulagement mélangés. Ce livre était comme une vengeance personnelle.

S’est ensuivie ensuite une période de flottement. Aussi absurde que cela puisse paraître à écrire, je n’étais pas heureuse mais presque triste. Oui, vous avez bien lu. Presque triste.

En le réalisant, j’avais tué mon rêve. En le concrétisant, il était devenu une partie du quotidien et en avait presque perdu sa magie.
Comme le changement s’était opéré en douceur, je n’avais pas pris garde à ce qui se tramait. On s’extasie beaucoup plus sur un saut à l’élastique fait sur un coup de tête qu’un marathon nécessitant des mois et des mois de préparation physique.

J’aurai pu me dire que je n’avais plus besoin de rien d’autre. Que j’avais accompli ma destinée. Qu’il ne me restait plus qu’à me foutre en l’air comme Martin Eden, poète avant tout, désabusée avant l’heure. A pondre un gosse, ce qui revient à une autre forme de suicide. A laisser tomber l’écriture et me réfugier dans ce graal du CDI.

Mais c’est bien mal me connaître.
Je suis allée chercher l’enfant en moi, celle qui ne ment jamais et me guide lorsque l’adulte se laisse submergée. Elle n’a pas peur de me gronder et d’agir, elle se moque du futur, des convenances, des angoisses. Elle se contente de faire avec un certain enthousiasme.
Et après cinq minutes de discussion, la réponse est tombée, limpide, simple, basique. « Il faut rêver plus grand. Toujours rêver plus grand. »

Dit comme ça, cela semblait un peu désuet comme réponse. Mais j’ai compris ce qu’elle voulait : du flamboyant. Alterner étincelles et brasier.

Et à ceux qui, comme moi, sont de ces perpétuels insatisfaits, agissez, continuez de créer, d’agir, de franchir ces murs, de repousser vos limites sans vous en apercevoir. Foutez-vous la paix lorsque vous vous autorisez des accalmies, savourez pleinement cette sensation d’être en vie et cette sourde énergie qui bouillonne dans vos veines. Dépassez-vous pour que rien ne vous arrête.
Aller plus loin, toujours plus loin.

Car quand sonnera le glas, quand la faucheuse viendra nous prendre par la main, peu de regrets nous ravageront le coeur. Et les enfants que nous étions ne nous engueuleront pas trop fort.


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3 commentaires sur “Rêver plus grand

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