Lettre à l’ado que j’ai été

Coucou moi,

Oui, c’est bien moi qui te parle. Mais la version « adulte », si je puis dire. J’ai aujourd’hui le double de ton âge, 29 ans et des brouettes. Et ces 14 ans ont duré paradoxalement entre un battement de cils et huit siècles et demi. Il semblerait que cela s’aggrave : plus on vieillit, plus le temps devient une réelle roue où un hamster sous acide court tel Usain Bolt.

Je sais que tu as la capacité de concentration d’une limande sous acide donc je vais tâcher d’aller vite.
Il faut que tu t’acceptes. Tu dois arrêter de vouloir changer ce que tu ne peux pas changer. On va commencer par ton physique.

Pour toi, tu ne corresponds en rien aux critères de beauté du collège ou du lycée.
Tu détestes ton corps : tout est « trop » ou « pas assez ». En plus, depuis l’entrée dans la puberté, tu te trouves grosse. Tu commences à développer de la dismorphobie et tu es très mal à l’aise avec ces seins qui poussent, ces cuisses et bras qui s’arrondissent. Pendant des années, tu vas te voir différente de ce que tu es réellement et l’anorexie ne te lâchera jamais vraiment.
Il faut que tu lâches ce contrôle sur ton corps. Les hommes ne t’aiment pas car tu rentres dans un 36.

L’emprise que tu imagines avoir sur ta vie par la surveillance de ton poids est un leurre. Lâche du lest. Cette sensation de flotter et d’être perdue dans l’immensité, sans sens, disparaît dès que tu travailles ou écris. Ne t’affame pas juste pour ressentir cette sensation. Tu n’es pas grosse et même si tu l’étais, je te le dis, on s’en moque. Ton physique ne définira jamais la personne que tu es, sa valeur.

Accepte que oui, tu es grande. Oui, ta peau ne sera jamais bronzée. Oui, tu as un bassin large qui t’empêchera d’être mannequin et te fait des fesses plates. Oui, tu ne seras jamais la plus belle fille du monde. Oui, tu seras la moche de plusieurs personnes. Tu t’en doutes un peu au fond de toi mais répète ça toi quelques fois devant la glace. A partir du moment où tu comprendras cela, tout va changer.
Tu verras ton corps certains jours comme un magnifique moyen de locomotion, d’autres fois comme une arme. Et c’est comme ça que tu dois le considérer : avec gratitude et respect.

Je ne t’apprends rien mais tu es différente. Tu en souffres, tu aimerais ressembler un peu plus aux gens, te sentir moins en décalage. Tu te juges en permanence, durement. Il faut que tu cesses. Cesse de vouloir plaire aux autres en niant qui tu es : les gens se rendront bien vite compte que tu joues un rôle. Et ils s’enfuiront. Ce trait de caractère va attirer dans ton sillage un paquet de relations toxiques, amicales ou amoureuses. Chacune va te faire grandir : elles seront douloureuses, tu verseras suffisamment de larmes pour renflouer la Mer Morte mais promis, tu arriveras ensuite à repérer de loin les personnes néfastes. Et à ériger des barrières entre elles et toi.

Si une relation te demande plus d’énergie qu’autre chose, paralyse ta créativité, t’empêche de dormir la nuit, te donne l’impression d’oublier qui tu es… Je t’en conjure, pars. Tu le sais en plus, au fond de toi, que ce qu’il se passe n’est pas forcément normal. Rester ne fait pas de toi quelqu’un de fiable mais de faible : la présence des autres ne te définit pas. Poser ses limites ne te transforme pas en monstre, juste en quelqu’un d’humain et de mature.

Ton caractère têtu va devenir une force. Il ne faut jamais que tu lâches, jamais. Au final, tu seras beaucoup plus fière de toi que si tu avais tout eu en un claquement de doigts. Si tu tombes sept fois, relève toi huit fois. Fais face. Tu ne le regretteras pas et cette ténacité te donnera confiance en toi. Tu en profiteras pour claquer le beignet de certaines personnes de ton entourage.

Ton entourage, d’ailleurs, te reproche(ra) tes émotions explosives et cette hypersensibilité à fleur de peau. Comme tu fonctionnes bien à la culpabilisation, tu te flagelleras longuement après. Tu te diras que tu es insupportable et tu tenteras de changer. De les lisser. De devenir comme les autres (encore !).
Surtout, ne le fais pas. Il faut que tu ressentes tout vivement pour cicatriser ensuite. Ces émotions vont te permettre d’analyser les autres, toi-même et de comprendre très vite les enjeux, les caractères, les personnalités d’une situation. Des fois, tu auras tellement mal psychologiquement que tu voudras t’infliger la même chose sur ton corps. Se scarifier ne sert à rien : pose ton compas et va courir.

Tu le comprendras tardivement mais tu as une énergie de vie surprenante : autorise-toi à danser, à rire, à taquiner. Donne-toi le droit d’être exubérante, drôle, fantasque. Tu te relèves toujours, même les moments où l’on ne t’y attend pas. Où tu ne t’y attends pas toi-même.
J’insiste sur « danser ». Là, tu n’aimes pas trop cela, tu te sens gauche, tout sauf sexy. On s’en moque d’être sensuelle : amuse-toi. Laisse ta joie, ta gaité, ton énergie sortir et tu arrives à le faire assez bien par la danse.

Réfléchis et analyse. Déconstruis ce qu’on te présente comme norme. Indigne-toi. Certains « amis » te diront « tu n’as pas besoin de ça, tu te poses trop de questions« , ils tenteront de t’éloigner de cette recherche de vérité. Ne les écoute pas : cela va t’aider à poser des mots sur tes émotions. Les comprendre. Les verbaliser. Identifier la manipulation et les jeux de pouvoir pour mieux poser tes limites et t’en affranchir. Te dédouaner de cette culpabilité insidieuse que tu ressens à chaque seconde.
La vérité va devenir une de tes quêtes, la quête peut-être même de ton existence. Elle te fera mal, souvent, mais cela te permettra d’ajuster tes relations avec celles et ceux qui te sont proches.

D’ailleurs, tu vas tomber amoureuse. Plein de fois. Vite et fort. Comme une allumette qu’on embrase près d’une flamme. Tu vas laisser les autres te blesser, tu vas oublier qui tu es car après tout, c’est un peu un honneur qu’on te fait de t’aimer. De s’intéresser à toi.
Tu vas croire à chaque nouvelle rencontre que c’est l’amour de ta vie, de peur de le louper. Tu vas consacrer toute ton énergie à faire perdurer une relation, même si tu n’es pas heureuse, même si la personne en face s’essuie ses Nike sur ton visage, même si tout ton entourage cautionne ce gentil garçon et te sous-entend qu’il est trop bien pour toi.

Ecoute ton instinct, vraiment. Il ne te ment jamais, lui. Ne laisse pas les belles paroles de ces hommes t’endormir : ce qu’ils aiment chez toi, c’est ta liberté. Dès que tu ajouteras à tes chevilles les fers de la fidélité et de l’amour éternel, tu oublieras qui tu es et tu commenceras à trébucher. A être malheureuse. Ils le sentiront et ils partiront.

Toutes les personnes que tu rencontreras vont t’apprendre quelque chose. Reste ouverte et bienveillante, même les jours où tu te hais, même les instants où tu ne sais plus qui tu es. Observe et écoute. Dans chaque personne que tu vas croiser ou aimer, tu trouveras une source d’inspiration. Une bribe de réponse, un instant de paix.

Le voyage va venir chambouler ta vie progressivement. Il te donnera une énergie démentielle à chaque portique de gare ou d’aéroport franchi. Arrête de te ruiner chez H&M ou Zara, réserve ce billet d’avion. Je te le dis d’ailleurs mais le parc à biches de Nara dans Fruits Basket ne casse clairement pas trois briques. Tu préfèreras le Genbaku Dome à Hiroshima dans Global Garden.

Il faut que tu oses. Tout ce qui te fait peur n’est au final pas si effrayant. Tu crains bien plus l’image que tu te fais de la chose que ce qu’elle est réellement. Rien n’est terrible et immuable. Rien.
Fais-toi piercer. Coupe ta frange au-dessus des sourcils. Mets des talons. Du rouge à lèvres. Lance ton blog. Envoie cette nouvelle à un concours.

N’écoute pas les dires de ton entourage : « c’est difficile, c’est bouché, cela doit rester une passion ». Ne te mets pas un objectif financier et rentable derrière : fais-le car cela te procure de la satisfaction, du bien-être. Juste ça. Tu verras si cela marche ensuite.
Certaines personnes, qui prétendent t’aimer, dévaloriseront ce que tu crées et ta personne. Prends le conseil s’il est pertinent et ensuite, oublie-les. Travaille.

Dans les conseils potentiellement utiles, je te dirais de contacter DE SUITE Pierre Bottero. Un accident de moto en 2009 va l’empêcher d’écrire la fin d’une des plus belles sagas de tous les temps. Supplie-le de mettre le turbo niveau rédaction ou de laisser des indications claires sur la suite des Âmes Croisées.
Dis à ton père d’investir dans Facebook, TikTok, Instagram.
Passe du temps avec ta grand-mère : il ne lui en reste plus beaucoup. Demande-lui de raconter sa vie, ses souvenirs.

Aujourd’hui, j’ai 29 ans et je suis bien loin de ce que tu imaginais à 14. Je ne suis pas mariée, cadre dirigeante dans une boîte du CAC 40, ni propriétaire d’un appartement parisien. Je n’ai pas rencontré l’amour de ma vie, eu d’enfants et publié de romans.
J’imagine que tu es déçue et tu te demandes ce que j’ai bien dû faire pendant toutes ces années. « Je suis d’une loose à 29 ans ! Mon père et ma mère étaient à cet âge parents et propriétaires ».

Je te file le tips : vouloir ressembler à ses parents ne sert à rien. C’est leur vie, pas la tienne et ce n’est pas pour autant que les imiter te rendra heureuse. Loin de là. Ce que l’on te prédit comme norme et respectable t’étouffe. Tu le sais au fond de toi. Et, si ça peut te rassurer, aujourd’hui, je suis heureuse. Plus que je ne l’ai jamais été.

Je ne coche donc pas les cases que tu t’imaginais. En revanche, j’écris. Beaucoup. Je suis solidement implantée dans le sol, sur mes deux pieds, je vacille de temps en temps mais je fais face du mieux que je peux. Je compte dans mon entourage des personnes d’une richesse humaine, intellectuelle et créative que tu ne soupçonnes même pas. Tu verras, c’est pour le mieux. Une magnifique quête de la vérité et de la liberté t’attend.

Franchement, ces 15 ans à venir ne vont pas être simples mais tu vas apprendre. Tu vas grandir. Tu vas rire, pleurer et surtout tu vas ressentir. Car la vie après tout, ce n’est que sensations et émotions.

PS : Oublie l’idée d’être gothique, c’est le pire plan. Les robes au dessus des jeans, c’est non aussi. Et coupe ta frange, tu ressembles à un cocker.
PS2 : Tous les mecs que tu rencontreras, jusqu’à aujourd’hui, ne sont pas les hommes de ta vie. Ne te persuade pas du contraire.
PS3 : On a réellement les meilleur.es ami.es du monde. On a viré les toxiques au fil des années et là, je te le dis, on a un gang de folie.
PS4 : Je t’aime. Et ça va aller.

3 commentaires sur “Lettre à l’ado que j’ai été

  1. « même si la personne en face s’essuie ses Nike sur ton visage » Je m’attendais à un petit clin d’oeil pour les fétichistes/sneakers mais je suppose que ça sera dans la prochaine lettre : premier porno weird où j’ai préféré les ballerines.

    PS5: il est dimanche, j’ai lu toutes les chroniques de cette pépite découverte toujours ce dimanche, et je m’en tiens au ps4 (pour moi, autrement ça ferait profil vraiment chelou) de ton article et pour les jeux vidéos!

    J'aime

  2. Tes mots sont touchants parce qu’ils nous concernent tous et toutes. Ça me donne envie de faire ce travail aussi pour voir le chemin parcouru Et me dire que tout est très ok même si c’était pas ça le scénario initial.
    C’est incroyablement juste, je ne sais même plus pourquoi ça m’étonne.
    Merci pour ça

    J'aime

    1. Merci beaucoup pour tes mots. On va donc continuer à écrire pour provoquer des émotions chez vous 🙂 Et il faut être doux avec soi, son enfant et se rappeler que c’est le chemin, pas la finalité 😉

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s